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VURY.
dans le
parti(»
174G,
hiné ,
ntes.
ime
ic-
la
VIE
DU CARDINAL
JEAN SIFREIN MAURY,
CET OUVRAGE SE TROUVE AUSSI
A Bordeaux, . . . Chez Gàtet aîué.
Marseille, , , . Camoin frères.
Lyon BoiiAiRE, Targe, Fauke et C''.
Toulouse. . . . Vibusseux atné.
Rouen Fleury, Frère.
Bayeux Levràkçois. *
Montpellier. . , Virenqde.
Liille Lefort.
Amiens Carov Vitbt, Allô.
Bruxelles. , . , Riracdière.
Mons Lbrodx.
Turin Rocca, Pic.
Milan Domolard , Molihari.
Bdle HOLDEHECKIR Ct flls.
Genèi>e V' Dechatbauvieux, Dhkosgis.
PARIS. lUPRlHERIE DE CASIMIR, RUE DE LA VICILLE-MOHNOIF. , M* la,
prè5 la rue de» Lombards rt la plarr du Chnirlet.
^
iCaa-dlimall 'i\4tjrc ë^.L ^TV.>À\:^^' 'Rom
W- i Vih-,-^ Ihii,} -i<.Va,icl.i«<.} [.-"^fi Juin , i7i.f^ .
Mort k Rome lo lo Mnl 1817,
VIE M"^/»».
DU CARDINAL
JEAN SIFREIIV MAURl,
AVKC
■ CES NOTES ET DBS VIÈCES .lUSTIFICATIVKS;
PAK
LOUIS SIFREIN MAURY,
A PABIS,
CHEZ P. J. GAÏET, LIBRAIRE,
fii.
.^S%V'''^ %^ 't.»
."ï^*
\
AVERTISSEMENT.
Le cardinal Maury in'avoit tant Je fois
répété que la vie d'un auteur ne se com-
pose que de ses seuls écrits, que je ne son-
geois nullement à faire son histoire Mais
on ne cesse de publier des faussetés sur son
compte. J'ai craint de les accréditer par
un trop long silence , et de laisser ainsi
imprimer une tache à sa mémoire. J'ai
donc, en quelque sorte, oublié les précep-
tes de mon oncle pour remplir un devoir
de piété filiale.
Toutefois , si j'ai pu m' écarter de ses
maximes , je serai fort réservé pour tous
les détails purement domestiques , et je ne
m'en permettrai qu autant qu ils me pa-
roîtront se rattacher essentiellement au ca-
ractère de celui que je dois faire connoître.
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7
%^.
60000S330H
i
VIE
DU CARDINAL
JEAN SIFREIN MAURY.
%
CET OUVRAGE SE TROUVE AUSSI
A Bordeaux. . .
Chez Gayet aîué.
Marseille, . .
Camoih frères.
Lyon
BoiiAiRE, Tauce, Faure et C'"
Toulouse. . .
ViEussEux aînd.
liouen
Flei-ry, Frère.
Bayeux. . . .
Lefrakçois. *
Montpellier. .
VlREKQUE.
LiUe
Lefort.
Amiens. . . .
Carok Vitbt, Ali.o.
Bruxelles. . .
Renavdière.
Mons
Leroux.
Turin
BoccA, Pic.
Milan
DvNOLARD , MOLINARI.
Bdle
Holdenbcrer et fils.
Genèi'e. . . .
V* Dechateauvieux, Dbrosgis
PARIS.
■lUPRlMERIE DE CAblMIh, RUE DE LA VICILLE-MORKOIK , M* 13,
|>rv» la rue des f.omlianls rt la plare du Châlrlet.
^
>
VIE
DU CARDINAL
JEAN SIFREIN MAURY.
Jean Sifrew Maury naquit à Valréas, dans le
comtat Vénaissin , qui fait actuellement partie
du département de Vaucluse , le :26 juin 1746,
d'une famille protestante sortie du Dauphiné ^
à l'époque de la révocation de l'édit de Nantes.
Il avoit trois frères. Son père étoit un homme
doué d'un grand sens et d'une force de carac-
tère rare. Quoique peu partagé des biens de la
fortune, il voulut faire instruire tous ses enfants.
Le jeune Sifrein fréquenta d'abord le petit col-
lège de son pays. A l'âge de treize ans, il y eut
terminé le cours des humanités ; et comme il
montroit une grande vocation pour l'état ecclé-
siastique, on l'envoya au séminaire de Saint-
Charles à Avignon.
Pour donner une idée de son esprit , de son
2 VIE DU CARDINAL
jugement, ainsi que des heureuses dispositions
qui le distinguèrent dès son enfance , sans
m'appesantir sur les détails insignifiants de ses
premières études , voici deux traits qui en di-
ront plus que toutes mes paroles.
M. de Grandpré, lieutenant général, vint un
jour faire l'inspection du collège de Valréas.
Les enfants ne répondoient qu'en patois à toutes
ses questions, a Fi donc! leur dit-il, je vous
(c comprends à peine. Quoi! vous ne savez pas
w même le françois! vous êtes une troupe de
w paresseux. Jamais vous ne ferez rien dans vos
« classes — Monsieur, répliqua vivement
w Maury, qui n'avoit pas qncore atteint sa hui-
« tîéme année , nous ne pouvons savoir (Jue ce
(( qu'on nous enseigne. Un jour j'étudierai
(( le françois , et je lé parlerai bien ; mais ja-
« mais je n'oublierai mon patois, parce que
« l'esprit consiste à apprendre el non pas à ou-
(c blier. » Il tint en effet parole, et, jusque
dans sa vieillesse, il aimoit à s'entretenir dans
la langue rajeunissante de son pays natal.
Le second trait caractéristique que je veux
raconter, se passa pendant qu'il étoit au sémi-
naire. Le célèbre abbé Poulie étoit vepu à Avi-
gnon, etdevoit y prêcher dans l'église de Saint-
JEAN SIFHEIN MADRY. 3
Agricole. Maury obtint la permission d'aller
l'entendre. Le supérieur s'ëtant rendu à l'église
de son côté, et n'ayant point aperçu son jeune
séminariste, lui dit le soir : «Où avez-voùs été
(c courir? vous n'étiez pas au sermon. » Maury
l'assura qu'il y avoit assisté. f< C'est faux, reprit
« le pédagogue , je suis sûr que vous n'y étiez
« pas... — Monsieur, j'y étois si bien, que j'ai
(( transcrit de mémoire la première partie du
i< discours, et que j'allois achever la dernière
w quand vous m'avez fait appeler. » Le supé-
rieur, un peu étonné, lui dit d'aller chercher
son cahier. Dès qu'il l'eut parcouru , il lui fit les
plus humbles excuses , et l'embrassant tendre-
ment : « Vous û'êtes plus , ajouta-t-il , un sé-
« minariste, dès ce jour vous devenez mon col-
« lègue, soyez votre maître, et que rien ne vous
u gêne désormais dans vos études. »
Non content de celte noble réparation, il
voulut lui en faire une plus solennelle. L'abbé
Poulie devoit veiiir le lendemain à Saint- Char-
les. Le supérieur fit in^âter les principaux ec-
clésiastiques de la ville à s'y trouver à l'heure
du rendez- vous. Quand la réunion fut formée,
il fit d'abord de grands éloges au prédicateur,
puis' il ajouta qu'on avoit d'autant plus goûté
4 VIE DU CARDINAL
et admiré son discours^ qu'on le connoissoit à
Avignon. L'abbé Poulie, surpris d'une pareille
confidence, répondit que la chose étoit impos-
sible, vu qu'il l'avoit prêché pour la première
fois à Saint- Agricole. «Je vous crois, lui dit le
« supérieur; mais alors, de grâce; expliquez-moi
(^ ce mystère, »et il lui présenta la copie de son
propre sermon, mise parfaitement au net. A
peine y eut-il jeté un coup d'œil, qu'il en fut
comme stupéfait. Il étoit temps de finir la plai-
santerie. On se hâta donc de produire l'heureux
auteur du larcin, et celui-ci fut aussitôt comblé
à l'envi des éloges les plus unanimes, par Tabbé
Poulie et par tous ceux qui formoient cette
nombreuse assemblée. Instruit de ce fait, le
vice-légat, monseigneur Salviati, voulut lui-
même le voir pour le féliciter. Il paroîtroit
même qu'il avoit formé des projets pour son
avancement; car il demanda pour lui un di-
plôme à r Académie des Jrcades. Mais, depuis
tant de siècles que les papes possédoient la sou-
veraineté d'Avignon, pas un seul Comtadin
n'avoit tourné ses vues vers Rome, et Maury
ne fut pas tenté de s'expatrier (i).
(i) Ce fait m'a été raconté plusieurs fois par le maître
JEAN 41FREIN MAURY. 5
Après ce triomphe d'un nouveau genre , il
resta encore une année au séminaire. En lyGS ,
ayant achevé son cours de théoSÔgie , il écri-
vit à son père qu'il vouloil aller à Paris ^ et,
sans attendre la réponse, il revint à Vairéas
pour dire adieu à sa famille (i)« A cette épo-
que, on ne voyoît pas les jeunes gens quitter
la province pour se rendre dans la capitale.
Aussi fit -on les plus grands efforts pour lui
faire abandonner cette résolution. Il dit à ses
parents que jamais ils n'y réussiroient ; qu'on
avoit fait assez de sacrifices pour lui ; qu'il ne
vouloit plus désormais leur être à charge ; qu'il
n'avoit plus rien à apprendre dans son pays;
qu'ayant une vocation décidée pour l'état ec-
clésiastique , il ne feroit qu'y végéter jusqu'à
l'âge de vingt-quatre ans; qu'il ne qtfîttoit point
sa maison paternelle pour aller chercher ail-
Ini-inéme que le cardinal Maury avoit fait supérieur de
son séminaire à Montéfiascone. 11 en existe encore à
ma connoissance un témoin oculaire , M. l'abbé de
Montfort, qui se le rappelle parfaitement; de même
que M. l'abbé Darnavon , condisciple de mon oncle à
Saint-Charles, et devenu chanoine de la métropole de
Paris j ne l'avoit pas non plus oublié.
(i) Voyez, à la fin de la Vie, la note n** i ,
6 yiÇ DV CABDINAL
leurs Jes plaisirs ^ la dissipatioD ; mais qu'un
instinct aecr^trappeloi ta Paris, où il se croyoit
O^urë que se^' talents ue tarderoient pas à se
produire ?iu graiid jour. Son père hcsitoit ei|-
ç,or^; mais sa mère qu'ijl avoit toujours idolâ-
trée , sa mère , qui étoit principalement la rè-
gl.Ç;de sa conduite ,. et dont jamais il n'a pu
pronpncer \e qoip sans attendrissement , jus-
que -là quje quand il fut fait cardinal, il dit
Ij^^ la.ra>ies au;c yeux : Ok ! que n^est - elle en
ce. mopient auprès de moi^ pour lui jeter la ca-
lotte de son Sifrein dans son tablier ! sa mère ,
c^isrje, SQUtil^ la force de ces raisons, et, en ap-
prouy^nj. Iç départ de son fils , elle y fit con-
■
sentir soamari,
]\îaury voujliit prévenir de nouveaux. assauts
d^ se9si);^iHté^ et ne tarda point à quitter son
pays Q^tal qu'il ne devoit plus revoir (i).
Mon père qui étoit alors un enfant, voulut
» ■ I ■! | l I I |1 11 ■ I ■ ■ Il I < I I I I I I ■ — I « I I ,
(i) ^. l!aima cependant toujours de prédilection. Il
falloit l'entendre comme il aimoit à s'y promener de,
mémoire avec ses vieux compatriotes ! Il se rappeloit
encore tous les noms des fainilles et même d^ indlvi-
dus^. Étant à l'archevêché, des rouliers de Valreas y.ve-
noient quelquefois apporter, des provisions. Il vouloir
les voir, s'entretenoit fauiilierementavec eux, assistoit
JEAN SIFREfN MÂURY. y
l'accompagner jusqu'à Montélimart. Là , au
moment de se séparer de lui y il lui donna dix-
huit francs qui formoient tout son mince pé-
cule. Mon oncle les prit en lui disant : Un jour^
je t^en rendrai dix-huit mille. Et certes jamais
promesse ne fut plu's religieusement acquittée ,
puisque plus tard mon père s'étant marié y \\
adopta sa famille de prédilection , et ne cessa
depuis de la combler de tous ses bienfaits.
Le voilà donc à Montélimart ^ sur la route
de Paris ^ séparé de tous les siens ! C'est alors
que les ressoi^ts de son âme furent sur le point
de se briser. 11 se voyoit , comme un frêle
roseau ^ isolé , sans appui y au milieu de la so-^
litude; et, dans son découragement , il fut
tenté de retourner sur ses pas ; mais des ré-
flexions salutaires vinrent ranimer éa cons-
tance , et lui donnèrent la force d'avancer.
A Âvalon , il trouva deux compagnons de
à leurs repas ; leur remplissoit les verres .de son meilleur
vin , et il étoit enchanté quand ils lui demandoient ,
dans leur naïf patois , à boire à sa santé. San^ ses der-
niers malheurs , il auroit fondé dans son pays un col--
lége avec une bibliothèque , afin qu'on n'y manquât
pas, disoit-il, des secours qu'il avoit été oblige'' d'aller
chercher au loin.
8 VIE DU CARDINAL
voyage , MM. Portai et Treilhard , qui se ren-
doient aussi à Paris , après avoir étudié eu pro-
vince, le premier en médecine , le second en
droit. Étant tous trois du même âge, et remplis
d^une ardeur égale , ils se sentirent un attrait
Fun pour l'autre, et bientôt ils, se confièrent
mutuellement leurs projets. Je veux , dit Por-
tai, être membre de l^ Académie des Sciences
et médecin du roi : Treilhard , de son côté , dit
qu^il dei^iendroit a\^ocat général. Et moi , re-
prit ^diUT"^ ^ je deviendrai prédicateur du roi y
et tun des quarante de F Académie-Françoise.
Or, par un événement singulier, ils ont obtenu
tous trois les distinctions qui formoient l'objet
de leurs espérances (i).
Cependant Maury étoit loin de se laisser
éblouir par les succès éphémères de ses pre-
mières classes. Plus il avoit d'ardeur pour la
carrière oratoire, plus il sentoit le besoin d'ac-
quérir de nouvelles connoissances et de se for-
(i) M. le docteur Portai, qui jouit d'une réputation
si bien méritée, est premier médecin du roi. Le car-
çiinal Maury a toujours eu pour lui autant d'amitié
que d'estime. Il m'avoit raconté cette histoire en riant
de tout son cœur, et M. Portai la raconte aussi à ses
amis avec une égale joie.
JEAN SIFRËIN MAURY« Q
mer surtout à l'art d'écrire, qu'on ne peut ja-
mais acquérir loin du foyer des lumières. Le
célèbre M. Le Beau étoit alors professeur d'é-
loquence au collège royal. Il prit la résolution
d'aller s'asseoir sur les bancs de son école, pour
recommencer ses études sous un tel maitre.
Mais , jaloux de se donner un mentor qui dai-
gnât spécialement lui servir de guide, il ne
craignit pas de se présenter à M. Le Beau. « Mon*
« sieur, lui dit-il , j'ai fait mes études avec
« quelque distinction dans un collège de pro-
(c vince ; mais ces succès ne m'ont inspiré qu'un
(c grand amour du travail. Je viens pour le
tf faire fructifier, vous demander deux grâces ,
(c l'une de m'admettre au nombre de vos disci-
« pies , l'autre de me permettre de venir vous
u consulter quelquefois pour le meilleur em-
« ploi de mon temps. » Cette noble confiance
fut sa seule recommandation auprès de l'illustre
professeur qui conçut pour lui un tel attrait
d'estime , qu'il l'admit dans sa société la plus
intime , et que témoin de ses progrès journa-
liers, pour lui eu témoigner sa satisfaction, il
voulut bien le faire , en quelque sorte , son
surnuméraire , en se reposant parfois sur lui
du soin de sa propre classe.
lO VIE DU CARDINAL
Mais^ au milieu de ses nouvelles études^
Maury ne négligea point la science ecclésiasti-
que. Doué de la constitution la plus forte et
d'une ardeur sans pareille, il travailloit jour
et nuit à acquérir de vastes connoissances en
tout genre, suivant à la fois les orateurs de la
chaire et du barreau, pour se former en même
temps à l'éloquence et à la dialectique. Aussi,
dès l'année 1769, lorsqu'il fut ordonné prêtre
à Sens , par dispense d'âge , M. le cardinal
de Luynes , frappé de la promptitude et de
la supériorité de ses réponses, voulut le faire
asseoir au rang des examinateurs, en lui don-
nant la glorieuse mission d'interroger ses pro-
pres condisciples. Mais ce qui distingue sur-
tout le jeune Maury à cette époque, c'est
Tadmiration qu'il avoit déjà conçue pour le
génie dç Bos^et. Elle étoit si vive, si profonde,
que je lui ai entendu raconter, à lui-même,
qu'ayant été en 1767 àMeaux, pour y rece-
voir le sous-diaconat, il courut se prosterner
sur sa tombe, où il demeura long-temps comme
absorbé en extase, versant des larmes abon-
dantes. Si depuis il n'a pas craint d'affirmer
qu'on devoit augurer favorablement d'un jeune
homme, par cela seul qu'il auroit senti les
JEAN SIFREIN MAURY. II
beautés de ce grand orateur; quelle idée se se-
roit-on formée de soq avenir, si, se confiant à
une règle d'appréciation si facile, on y eût sou-
mis ses propres destinées !
Presque en arrivant à Paris, en 1766, il
avoit débuté par une Oraison funèbre du dau-
phin, père de Louis XVI, qui fut bientôt sui-
vie de \ Éloge de Stanislas, roi dé Pologne.
En 1767 , il composa celui de Charles V, sur-
nommé le Sage, et un discours sur les avanta-
ges de la paix. Ces ouvrages furent imprimés
dans le temps. Ils sont écrits avec une cer-
taine verve , et ne manquent pas d'une cer-
taine profondeur dans les idées ,* mais c'étoient
des productions encore informes, et le jeune
orateur, aprés^ avoir payé ce tribut , non pas à
une présomptueuse ignorance , mais à la piété
filiale, pour consoler et charmer les anxiétés
de sa famille, se hâta de se recueillir dans
Tétude à laquelle il voulut encore consacrer
quatre années. Se croyant alors assez fort pour
entreprendre véritablement sa carrière , il
concourut pour Téloge de Fénelon, que T Aca-
démie-Françoise proposa en 1771. Le prix fut
adjugé à La Harpe , et il n'obtint qu'un acces-
sit. Mais le plan de son discours est si beau ;
12 VIE DU CARDIINAL
la diction en est si pure; il fait tant chérir
Fénelon , que rAcadémie lui décerna un prix
inusité, plus flatteur pour lui que toutes les
palmes académiques 9 en le désignant aussitôt
pour prêcher l'année suivante , en sa présence ,
le panégyrique de saint Louis , dans la cha-
pelle du Louvre,
De son côté, l'évéque de Lombez, petit-ne-
veu de Fénelon , voulut se l'attacher et l'adop-
ter, pour ainsi dire, en le nommant vicaire
général et officiai de son diocèse, outre qu'il
lui conféra un canonicat de sa cathédrale.
Maury suivit son bienfaiteur à Lombez, et,
à l'âge de vingt-cinq ans, il fut ainsi employé
à l'administration d'un diocèse. Mais il s'étoit
d'avance familiarisé avec les hautes fonctions
du ministère pastoral , et il n'eut qu'à mettre
en pratique ce qu'il avoit appris (i).
(i) M. de Beaumonty archevêque de Paris, avoit dès-
lors souvent recours à la plume du jeune Maury qui
composoit une partie de ses lettres pastorales. Ce fut
même à lui qu'il s'adressa pour le mandement publie'
au sujet de l'incendie de l'Hôtel-Dieu , le 3 1 décembre
1 772. Ce mandement fut fait et imprime dans une nuit.
J'avois appris cette anecdote du bon et excellentissime
/
JEAN SIFREIN MÂURY. 1?
Il revint à Paris en 1772 pour prononcer
l'éloge de saint Louis , au milieu de la réunion
la plus imposante de l'élite de notre clergé et
de la littérature. Dés son exorde, il étonna
ses auditeurs par la peinture forte et rapide
des âges qui avoient précédé l'avènement du
saint roi ; et , après avoir exposé à grands traits
dans quel état de décadence étoit tombée la mo-
narchie , il montra en lui le créateur de son
siècle y le créateur même de tous les siècles fu-
turs. La justice f dit-il, est la bienfaisance des
rois , et il répéta le premier ce vœu si digne
d'un héros chrétien , je conquerrai la paix ;
belles et nobles expressions dont il sut enrichir
notre langue J Rien de plus touchant et de plus
pathétique que l'histoire des établissements de
saint Louis. On eut peine à contenir son ad-
mirajtion au récit des bienfaits qu'il avoit ré-
M. deMalarety chanoine de Notre-Dame, l'ami intime
de mon oncle , qui m'a voit entreposé chez lui , quand
on feima en 1791 la maison de Sainte-Barbe, où je
faisois mes études. Un jour , j'eus l'occasion d'en parler
à mon oncle ; il fut tout étonné que je fusse si bien ins-
truit, et il convint du fait, sans y attacher la moindre
importance.
l4 VIE DU CARDINAL
pandus sur son peuple^ et on crut élrc trans-
porté à ces pieuses solennités, « où les pères
(( cQnduisoient leurs enfants, et se félicitoient
« d'être pères et François ; où les laboureurs,
(4 levant enfin leur tète trop long-temps courbée
a sous le joug de la tyrannie féodale , n'avoient
a besoin que de répéter ce nom chéri , pour
« faire pâlir leurs oppresseurs, d On admira en<*
suite la manière neuve et triomphante dont il
justifia les expéditions d'outr^-mer, et on fut
généralement attendri par le tableau déchirant
de ses adversités, et de sa mort sur une terre
étrangère (i).
Mais l'Académie ne s'en tint pas à une ad-
miration stérile. Jalouse d'encourager un si
beau talent, elle délibéra d'envoyer une dépu-
tation à M. le cardinal de La Roche-Avmon ,
ministre de la feuille des bénéfices , pour sol-
liciter une récompense en faveur du jeune pa-
négyriste. M. de Montazet, archevêque de
Lyon , voulut bien servir d'interprète à l'Aca-
démie. Son éminence mit la demande sous les
yeux du roi , et sa majesté nomma l'orateur à
(î) Voyez j à la fin de la Vie , la note n° 2.
JEAN SIFREIN MAURY. ï5
l'abbaye de la Frénade, dans le diocèse de
Saintes (i).
(i) « 27 août 1772. M. le secrétaire a lu à la^com-
« pagnie une lettre de M. l'ëvêque de Lombez , par
K laquelle il marque à M. le secre'taire tout l'inté-
« rêt qu^il prend à M. l'abbe' Maury , sou grand vi-
« caire, et le de'sir qu'il a que l'Académie veuille bien
M se joindre à lui pour obtenir de M. le cardinal de La
« Roche -Ay mon quelque grâce du roi pour M. l'abbé
« Maury, en cas que l'Académie soit satisfaite du pané-
« gyrique de saint Louis.
« Ce panégyrique ayant eu en effet beaucoup de suc-
« ces , la compagnie a arrêté d'une voix unanime que
« dès que M. le cardinal de La Roche-Aymon seroit
« de retour de Rheims , il lui seroit fait une députation
« de trois académiciens , pour le prier de vouloir bien
« engager sa majesté à donner à M. l'abbé Maury une
« marque de satisfaction, h
Les trois académiciens qui composèrent la députa-
tion, furent M. le duc de Nivernois, M. l'archevêque
de Lyon et M. d'Alembert, secrétaire perpétuel.
Ils se rendirent le 16 septembre à l'audience de M. le
cardinal de La Roche -Aymon, qui adressa à M. le d'uc
de Nivernois la lettre suivante en réponse :
- Versailleii, ce 17 «eptembre 177a.
« Je n'ai pas perdu un moment , monsieur , à mettre
« sous les yeux du roi les vœux de l'Académie en faveur
« de M. l'abbé Maury , et sa majesté vient eu consé-
l6 VIE DU CARDINAL
Quand plus tard, en lySS, l'abbé Maury
fut reçu membre de notre premier corps litté-
raire, il se plut à rappeler ce noble encourage-
ment donné à sa jeunesse , en disant à ses col-
lègues, avec une touchante sensibilité, que
déjà ils r avaient en quelque sorte adopté j et
qu^il leur étoit entièrement redes^ahle d'avoir pu
se dévouer aux pénibles travaux du ministère
évangélique.
L'Académie, en effet, en le désignant avec
tant d'intérêt à l'opinion publique , lui ouvrit
aussitôt la carrière la plus honorable. Dès qu'il
parut chez M. le cardinal de La Roche- Aymon,
son éminence lui dit qu'il prêcheroit l'année
suivante , devant le roi, la Cène, l'A vent, et le
jour de la Pentecôte, pour la cérémonie des
« quence de lui accorder l'abbaye de la Frénade, diocèse
u de Saintes. J'espère que vous voudrez bien ne pas
« laisser ignorer à l'Académie la promptitude de mon
<c zèle à faire honneur à sa recommandation* Je me
<( flatte qu'elle vous sera en même temps un garant de
« l'ancien et inviolable attachement avec lequel je fais
u profession de vous être dévoué jusqu'au dernier
« soupir de ma vie. '
« Signé. Le cardinal de La RocHE-AYMorc . »»
{Extrait des registres de V jicadémie-Franqoise.)
JEAJN SIFREIN MAURY. I<J
cordoDS bleus; et que, de plus, il devroit, se
préparer à prêcher le carême de 1776 à Ver-
sailles. Monseigneur f lui dit le jeune abbé,
eflrayé d'un semblable fardeau, daignez propor-
tionner vos bienfaits à mes forces , je siiccom^
berois sous le travail. Qu'importe? reprit M. le
cardinal de La Roche- Aymon, "uous ne serez p<is
le premier qui serez mort au service du roi.
M aury ne possédoit pas un seul sermon dans
son porte-feuille; mais il avoit, ce qui valoit
mieux encore, ce vaste amas d'idées et de con-
noissances que Cicéron appelle l'arsenal de l'o-
rateur. Bien loin de se décourager, il se mit
fortement à l'attache, et par le travail le plus
assidu, le plus opiniâtre, il vint à bout de com-
poser tous les discours qui lui étoient néces-
saires : omnia vincit labor improbus.
Pour donner une idée du succès qui cou-
ronna ses e£Ports , je dirai simplement que M. le
cardinal de La Roche-Âymon, qui dès-lors se
déclara hautement son protecteur , fier de le
voir si bien correspondre à sa noble confiance ,
voulut encore le désigner pour prononcer, dans
cette même année 1775, le panégyrique de
saint Augustin , en présence de l'assemblée gé-
nérale du clergé de France qu'il devoit présider.
l8 VIE DU CARDINAL
Appelé ainsi à paroitre dans cette chaire où
Bossuet, pour répéter ses propres paroles^ avoit
fait retentir le grand nom d^ Augustin y il se
montra son fidèle disciple , et on crut recon-
noitre à ses mâles accents , la force ^ la noblesse ^
la simplicité et l'abondance du plus éloquent
de nos orateurs chrétiens. Je ne crains pas de
lui rendre un tel hommage ^ sur la foi de nos
premiers pasteurs qui interrompirent, par des
applaudissements involontaires (i), sa nom-
breuse et pathétique récapitulation des vic-
toires de l'évéque d'Hippone. Et cependant il
avoit osé dire dans ce discours, en présence
des heureux du siècle, « qu'Augustin fut un
« de ces prélats qu'un aveugle préjugé croit
ce peut-être abaisser^ mais qu'il rehausse encore
(( sans le vouloir, en les appelant des hommes
« de fortune , tandis qu'ils sont les seuls évé-
« ques au contraire, pour qui la fortune n'ait
« rien fait (2). »
(1) T^oj-ez^ à la fin de la Vie, la note n° 3.
(2) Cicéron emploie une belle expression pour desi-
gner ces hommes qui ne doivent rien à la fortune. Il
les appelle dés êtres privilégiés qui se sont créés eux-
mêmes, et il se rend ce noble témoignage dans le<
JEAN SIFREIN MAURY. IQ
En 1777, il fit imprimer ses deux panégyri-
ques de saint Louis et de saint Augustin , en y
joignant V Éloge de Fénelon, un discours sur les
sermons de Bossuet, qu'il avoit composé en 1 77 1 ,
et enfin un Traité sur l'Éloquence de la Chaire*
La Harpe lui-même convient dans son Cours
de littérature , que tous les ouvrages qui com«
posoient ce recueil, et dont plusieurs étoient
déjà connus avantageusement du public ^furent
honorés du suffrage des gens de lettres. De-
puis, ils ont été réimprimés souvent, et tou-
jours on les a accueillis avec une égale bienveil-
lance.
La renommée de l'abbé Maury fut dès -lors
solidement établie. Devenu si jeune prédicateur
ordinaire^du roi, il préchoit fréquemment dans
toutes les principales chaires de la capitale. On
voulut aussi l'entendre de nouveau à Versailles,
forum, en présence des sénateurs. « Romains, dit- il,
« que ne vous dois-je pas ! Je n'avois point d'ancêtres ,
« m'étant cre'é moi-même, et vous m'aveï pre'fére' aux
N plus illustres patriciens , pour me prodiguer tous les
«t honneurs. » Quid non debeo sfobis , Quintes! Quem
sfOs à se ortum, hominibus nobilissimis omnibus honoris
buspnetulistis. Philipp.6.
20 VIE DU CARDINAL
et il y remplit les deux stations du carême ^
en 1778 et 1785. Mais, au lieu de s'endormir
dans un làciie repos , et de répéter nonchalam-
ment ses discours, tout entier à l'élude, il ne
cessa d'en composer, qui fussent toujours appro-
priés à la circonstance et aux besoins du mo-
ment, pour atteindre cette perfection, l'objet
si désiré de ses plus ardents souhaits.
Parmi ces sermons, il en est deux fort re-
marquables. Le premier fut une exhortation
pour une assemblée de Charité ^ en faveur de
sept villages incendiés dans la Picardie, qu'il
prononça en 1784. L'effet de ses paroles fut si
efficace, qu'on recueillit trente-deux mille livres
d'aumônes. Voilà le triomphe le plus précieux
à la religion , qui est spécialement la mère des
malheureux; et c'est aussi le plus cher à uu
orateur digne d'être son interprète.
Le second discours que je me plais à citer de
préférence, fut prêché devant le roi, en 1778.
Il n'avoit jamais été publié ; mais il en étoit resté
un si long souvenir, que quand on imprima,
en i8o5, avant la rentrée du cardinal Maury
en France, les OEuvres de M. l'abbé de Bois-
mont, l'éditeur fit une mention spéciale de ce
discours , et en rapporta même toute la pérorai-*
JBAN SIFREIN MAURY. 21
son, en assurant, ce qui est vrai, qu'elle étoit
telle qu'il l'ofifroit aux lecteurs.
Jamais on n'avoit plaidé la cause de tous les
infortunés avec plus de force et d'onction. En
présence de l'Académie, l'orateur avoit déjà dit
que \b. Justice est la bienfaisance des rois; ici,
en présence de Louis XYI , il ne craint pas: de
paraphraser cette belle maxime , pour pénétrer
plus avant dans le cœur et dans la conscience
du monarque (i). « Sire, lui dit*-il,. la grande
« aumône des rois, ou plutôt le tribut ^e Dieu
(c leur impose envers les malheureux, c'est la
w justice d'une seconde Providence. C'est donc
« le législateur en vous, que nous appelons au
(( secours des pauvres. Ah ! ne désespérez j^r
(c mais ni des hommes, ni de vou&^mém^.....
« C'est dans la jeunesse des rois que doivent
<t s'opérer les réformes salutaires et les révolu-
a tiens utiles. Dans le cours d'un long règne,
(( la sensibilité d'un monarque s'émousse, son
H caractère perd de sa première énergie , son ao«
ii tivité s'affoiblit, son âme se fatigue et se re*
(c bute .Une triste expérience lui apprend à moins
« estimer les hommes. Il se voit seul et sans se-
^'^^^^'— ■*— ^— " ■■ ^^^ww^^—i^^ ■■■!■! I ■ ■ ■■■^. ■■■■■■! ■ ■ I ■ ■ ,mm »! I I I I. .fc^. ■■■■ mi^^^m
\ •
(i) Paroles du panégyrique de saint Ymcent dé Paul.
22 YIK DU OARDirrAL
a cours pour opérer le bien ; cet abandon l'ac-
(( cable, et, en cessant de croire à la vertu , il
i( perd insensiblement le courage de la bonté.
« Il parvient enfin à cet âge d'inaction où les
'<c infiilmités^ l'approche de la mort, le soin et
« ramo#r de soi-même rompent tous les autres
t< liens. Séparé de son peuple , il entre dans la
<c solitude de la caducité, s'endort d'un som-
rc meil léthargique, et la nation elle-même, pri-
« vée .alors du grand ressort de l'espérance,
"«r semble vieillir avec son souverain (i). »
• > . ^^
(i) La nation semble {vieillir ayec son soui^rain. Tite-
Xiive applique cette même expression à la cité. Per-
^stuidë , dit-il , que la cité vieillit dans le repos , senescere
cMtaiem otio ratus, lib. I. Cette comparaison est juste,
belle et frappante dans l'historien romain ; mais il me
s^àaible que dans le françois elle dit encore quelque
cho^e de plus qui va droit au cceur. C'est ainsi que
l^faury savoit nourrir et enrichir son style, en puisant
dans les anciens auteurs dont il aimoit passionnément
la lecture. Il leur empruntoit sans cesse , souvent même
sans s'en apercevoir, dans ses heureuses réminiscences;
mais, qu'il me soit permis de le dire , à moi tout pro-
fané que je suis, ces auteurs eux-mêmes n'ont jamais
à rougir de ces glorieux emprunts : Maury rendoit avec
gënér^ité ce qu'on \m prétoit de confiance.
3BAN SlFRfilIf MÀURY. 23
Le cœur sensible du bon Louis XVI fut ému ,
et il versa des larmes quand l'orateur lui adressa
ces dernières paroles : «Votre auguste père vous
(t recommande du haut des cieux les établisse-
« ments publics de votre royaume. Pensez quel-
ce quefoisy sire^ à ce qu'il auroit fait sur le
u trône où vous êtes assis : c'est là ce que vous
« devez faire pour rendre à la France le règne
« heureux qu'elle attendoit de lui; et si vous
« exécutez ses projets vertueux sur la terre ,
<T vous partagerez sa couronne immortelle pen-
(f dant l'éternité. »
Quel beau ministère , répèterai-je ici avec
l'éditeur de Boismont ^ que celui dans lequel le
droit si rare de parler une heure de suite au
souverain, n'étoit exercé que pour lui faire
entendre ces vérités importantes I
Ce fut en 1785 que Maury prononça le pa-
négyrique de saint Vincent de Paul. Les émi-
nents services rendus par ce grand bienfai-
teur de l'humanité étoient presque ignorés, et
son nom étoit à peine connu sur le principal
théâtre de ses bonnes œuvres. Il devint aussi-
tôt l'apôtre de prédilection de la France. Louis
XVI fit placer sa statue au Louvre, à côté de
celles de Bossuet et de Fénelon ^ et ordonna à
24 ^^^ ^^ CARDINAL
Torateur de venir prêcher son panégyrique dans
la chapelle de Versailles (i).
Cette même année , les portes de TAcadémie-
Françoise furent ouvertes à TabbéMaury. Dans
son discours de réception , il rajeunit l'éloge
de Louis XIV, par une idée neuve et impo-
sante. Il étoit alors , pour ainsi dire , de mode ,
de censurer ce roi trop flatté pendant sa vie ;
les détracteurs épuîsoient contre ce prince tous
les sophismes de la malveillance , et croyoient
prouver que Louis XIV n'avoit pas été grand ,
en démontrant qu'il n'avoit pas été parfait.
L'orateur le montra environné du cortège au-
guste des génies immortels qui illustrèrent sa
nation et son règne, se présentant aux regards
de la postérité, appuyé sur tous ces grands
(i) Son nom est maintenant dans toutes les bouches.
Nos historiens, nos poètes, les étrangers eux-mêmes
répètent ses louanges à l'envi, et on n'a point oubhé
son heureux panégyriste. Voyez le nouveau Dictionnaire
historique, par Chandon et Oelandine; V Histoire de
France, par Charles Lacretelle; le Cours de littéra-
ture, par La Harpe; le Poème de l'Imagination, par
Delillc ; la Biographie ancienne et moderne , par Mi-
chaud ; les ElogJ di S. Vincenzo de' Paoli, par don
Evasio Leone, etc.
JEAN SIFREIN MAURY. ^5
hommes y qu'il sut mettre et conserver à leur
place (i).
Dans sa réponse, le directeur de l'Académie ,
M. le duc de Nivemois , lui dit : « Organe ,
(c aprèsBossuetetFénelon, de la parole sacrée,
« vous ne lui avez rien laissé perdre de ses
ce droits; vous nous avez fait voir Elisée portant
« dignement le manteau de son maître. »
Sa fortune s'accrut alors considérablement
par la résignation que lui fit son ami M. l'abbé
de Boismont, du riche prieuré de Lions en
Picardie , qui donnoit près de quarante mille
livres de rente (3) .
Il n'avoit pas attendu cette époque pour
répandre ses bienfaits sur sa famille. Dès l'an-
née 1767 , il avoit fait venir à Paris son frère
aine , qui suivoit comme lui la carrière ecclé-
siastique, et il y appela également le plus
jeune en 1771, pour lui faire continuer le cours
de ses études. Plus tard, il se fit envoyer les
deux fils de celui de ses frères qui étoit resté
à Valréas , et les fit élever au collège , d'où ,
(i) Discours de réception à V Académie^Franqoise ;
Opinion sur V Hôtel des Invalides.
(2) Voyez, à la fin de la Vie, la note n° 4-
20 VIE DU CARDINAL
pendant les vacances, ils venoient che^ lui ,
accompagnés des plus illustres professeurs de
l'Université ; et alors , après avoir présidé à
leurs études, le meilleur des oncles jouoit avec
des enfants , comme s'il eût été de leur âge.
Il servoit ainsi de père à toute sa famille ,
possédant au plus haut degré les vertus do-
mestiques qui sont toujours la preuve d'un bon
cœur. Quand ensuite des malheurs imprévus
vinrent fondre sur lui , au lieu de ralentir son
amour pour les siens , il redoubla de générosité
pour eux , et sut trouver , dans une sage éco-
nomie , assez de ressources pour leur continuer
son appui; se croyant, disoit-il dans son amour,
plus que jamais en devoir d'en agir de la sorte ^
afin de les dédommager, autant qu'il étoit en
lui , du mal qu'on leur avoit fait , en haine
principalement de son nom.
Il m'eût été facile de m'étendre sur les détails
de cette première partie de sa vie , et peut-être
aurois-je pu offrir quelque attrait aux lecteurs,
en le montrant au milieu de ce tourbillon du
monde , où, sans cesse admis et recherché dans
les plus hautes réunions de la capitale, il bril-
loit également par son esprit et par son ama-
bilité. Mais il ne se croyoit pas assez impor-
JEAN SIFREIN MAURY. 27
tant pour occuper le public de ces détails
personnels ; il éviloit même d'en parler en fa-
mille f et sa réserve à ce sujet étoit telle que ,
quoiqu'il possédât une facilité rare pour le
genre épistolaire^ il n'a jamais voulu permettre
qu'on conservât des copies de ses lettres , ayant
coutume de dire que si les lettres étoient con-
fiées au sein de Tamitié , elles n'étoient pas
assez soignées pour paroitre au grand jour ; de
même qu'on ne devoit jamais les rendre publi-
ques, s'il en étoit autrement; sous peine,
ajoutoit-il , d'être convaincu , par son propre
fait , d'avoir voulu en imposer à la crédulité
de ses lecteurs. Cependant les circonstances ne
lui ont pas toujours permis de suivre cette
maxime; et , dans quelques occasions majeures,
il s'en est écarté lui-même; en sorte qu'un jour
je pourrai faire hommage au public d'une cor-
respondance qui offrira , ce me semble , un
double intérêt.
Mais la discrétion qui m'est commandée ici,
ne me permet pas de passer sous silence une
anecdote qui forme un véritable épisode dans
sa vie. Il alloit fréquemment àBaville, chez
M. de Lamoignon. Là, dans les longues soirées
de la campagne , on avoit assez l'habitude de
28 VIK DU CARDINAL
faire des lectures de société. Le plus souvent,
c'étoit l'abbé Maury qui eu étoit chargé, parce
qu'il avoit un bel organe , et qu'il lisoit admi-
rablement bien. Cet honneur lui causoit parfois
de l'ennui. Il eut l'idée, pour se distraire,
d'essayer, au lieu de suivre le livre qu'il tenoit à
la main, de parler d'abondance eu composant à
fur et à mesure divers morceaux sur toute sorte
de sujets. Cet exercice lui plut , et il en fit
comme une étude, où il réussit bientôt avec un
si grand bonheur, qu'on ne s'apercevoit pas de
cette singulière mystification, et qu'on ne la
connut que par hasard. Cet innocent artifice lui
révéla, disoit-il , la conscience de son talent,
et lui apprit qu'il pouvoit désormais s'y confier
sans crainte , pour improviser presque à vo-
lonté. Aussi , ajoutoit-il , cette découverte fut-
elle la principale cause de mes succès à la tri-
bune , où je montois habituellement sans la
moindre préparation.
Nous voici parvenus au commencement de
la révolution. Il fut député du clergé aux états-
généraux, par le bailliage de Péronne, Roye et
Montdidier. Marmontel atteste , dans ses Mé-
moires, qu'il n'y apporta que les intentions les
plus pures , étant fortement résolu à remplir
JEAN SIFREIN MÂURY. 29
son mandat, au péril même de 8ia vie (i) ; et,
à l'appui du témoignage de l'amitié , je crois
pouvoir citer le sien avec une égale confiance.
H Lorsque je me dévouai, dit-il, à la défense
« de tous les intérêts légitimes, le sacrifice de
« ma vie étoit fait de très - bonne foi , et
« l'avenir se trouvoit réduit pour moi tout au
« plus an lendemain (2). )> Mais sa résolution
(i) Marmontel rend compte d'une conversation de la
plus haute importance, qu'il eut en 1789, au Louvre ,
avant l'ouverture des états -géne'raux, avec Chamfort
l'ami et le confident de Mirabeau. « Mon ami , lui dit
« cet académicien, ni votre vieux r^ime, ni votre
« culte , ni vos mœurs , ni toutes vos antiquailles de
M préjugés ne méritent qu'on les ménage... On a toute
« raison de vouloir faire place nette. . . Le trône et l'au-
<« tel tomberont ensemble. .. » Marmontel ajoute qu'il fit
part de cet entretien à l'abbé Maury le soir même. « Il
« n'est que trop vrai , lui répondit Maury , que dans
« leurs spéculations ils ne se trompent guère, et que,
K pour trouver peu d'obstacles , la faction a bien pris
u son temps. Tai observé les deux partis. Ma résolution
« est prise de périr sur la brèche; mais je n'en ai pas
« moins la triste certitude qu'ils prendront la place d'as-
« saut, et qu'elle sera mise au pillage.» Mém., liv.XIV.
(2) Lettre à M. le cardinal de Boisgelin, écrite le
24 octobre 1800.
50 VIE DU CARDINAL
n'alla jamais jusqu'à le rendre insensible aux
réformes utiles.
Qu'on lise en effet le cahier des doléances du
clergé de Péronne^ écrit en grande partie sous
sa dictée y on sera convaincu qu'il appeloitde
tous SCS vœux les améliorations raisonnables »
et que les abus de l'ancien régime, contre les-
quels la voix publique s'est élevée justement,
s'y trouvent déjà dénoncés à l'avance.
Il demandoit que les états-généraux fussent
réunis périodiquement tous les cinq ans; qu'on
abolit les exemptions et les privilèges en ma-
tière d'impôts ; qu'on ne pût en percevoir, ni
ouvrir des emprunts, sans le consentement
préalable et solennel des états-généraux. Il in-
diquoit le moyen de combler le déficit des finan-
ces, et d'en prévenir à jamais le retour. Ses
vues embrassoient à la fois les administrations
provinciales, la réforme des lettres de cachet,
l'admissibilité pour tous aux charges et aux
emplois publics , les avantages du commerce et
de l'agriculture, la suppression des aides et des
traites, la fixation des douanes aux frontières
du royaume, la libre circulation des grains,
l'abolition de la vénalité dans la magistrature ,
et des règlements répressifs des abus en ma-
JEAM SIFRËIN MAURY. Si
tière de chasse. Ses vues s'élendoient aussi sur
les collèges et les maisons d'éducalion^ sur les
hôpitaux^ sur les hospices ^ et sur le9 ateliers
de charité à établir pour faire disparoitre la
mendicité de toutes les provinces. En un mot,
elles n'étoient étrangères à aucune espèce de
bien à faire. Que de maux on auVoit évités en
se renfermant dans ces justes limites I D'ailleurs,
n'est-il pas évident qu'une réforme en nécessite
bientôt une nouvelle, et que la force irrésisti-
ble des choses devoit même amener insensible-
ment et sans secousse, dans notre constitution ,
tous les changements qui s'y sont opérés depuis
pour l'avantage commun? Lui-même, plus tard,
écrivoit à Louis XVIII en le félicitant d'avoir
fait luire le premier sur la France l'aurore du
gouvernement constitutionnel : « C'est là le dé-
« nouehient de la révolution. Un beau règne
K nous fera oublier à tous cette affreuse tem-
« pète , à côté de laquelle la restauration de la
« monarchie sous Charles Y et sous Charles VU ,
ce ne paroitra plus qu'un jeu d'enfants dans notre
(c histoire. Aussi est-ce un génie d'un tout au-
« tre ordre qui a été appelé à réparer le passé,
« comme à dominer Vas^enir par une chartre tu-
(f télaire, non moins précieuse au peuple qu'au
32 VIE DU GÂRDIRâL
« monarque y dont elle rend à jamais les droits
H et les intérêts inséparables. Un si grand mo-
« nument de sagesse auroit empêché tous nos
(c désastres y s'il les eût précédés (i). »
Que si ensuite le député de Péronne com-
battit quelquefois ces mêmes principes dont il
se seroit fait si volontiers le champion , il me
semble qu'on seroit mal fondé à le taxer d'in-
conséquence. Sa ligne de conduite lui fut alors
tracée par ceux qui , oubliant que nous n'étions
pas m repuhlicâPlatoniSy sedinfœceRomuU{pL)y
affectèrent un luxe d'innovations sans bornes
et sans mesure aucune, étant eux-mêmes, pour
la plupart, entraînés , à leur insu, par une triste
fatalité, à saper tous les fondements de l'édifice
social , dont un meilleur esprit de prévoyance
leur eût conseillé de fortifier les frêles et débi-
les soutiens , au lieu de les affoiblir chaque jour
davantage, avec l'inévitable perspective de
n'être bientôt plus environnés que de décom-
bres. Mais, au milieu des vapeurs enivrantes de
la liberté, on bravoit inconsidérément tous les
périls; et, comme si on avoit voulu armer d'à-
(i) Lettre du «7 décembre i8i5.
(2) Cicero. Epist. adAuicum, lib. II.
JEAN SIFREIN MAORY. 35
vance le& laain8 de ces fanatiques démagogues
qui renversèrent la constitution: de 1 791 ^ on dis^
cuta en public le principe abstrait xles droi^dQ
l'homme et de la souveraineté du peuple^ en
livrant aux caprices de la multitude le droit de
changer arbitrairement le dépositaire de l'au-
torité légitime. Or, disoit Çurkcj^.à la vue d'^n
tel danger, «les rois deviçndrppt tyrans paF
a politique, Iprsque. leurs Sujets seront rebelle»
M par principes .(i). « La loi est placée en effet
entre le trône et les sujets pour les protéger'
également Fun et l-àutre. Si le peuple aVôît' lé
droit de se soustraire à la soumission qù'ir a
jurée, en échange de la protection qui lui a
été promise, les gouvernements ne pous pré->
senteroient plus que l'image; 4^IH) grande, et
continuelle anarchie (2). .
tr *
::•' . f;
f
•■ ' V*
. » . k w » '. i
(i) Réflexions sur la révoliitîiti'ieïVàncd! ' • ' ' ''
(a) « Ainsi s -établit ce îann^àk^cohiité desréèhdicheà,
<i ;qiil surpassa bientôt tout éè i<plé i%stôiré hbixs if](^'
« ^repd de ces odieux tribunaux , fbrmës par deà "àdSipH^
tt te^ pour opprimer là liberté et consacrer la tyraxùiîè.': .^
« Les autres comités , institués^ la ixtémè époque,' àche-
« vèretîtde mettre dans la dépendan<^ de l'assemblée
« les personnes e« les propriétés... Dès ce moment il
tt n'y eut plus de lîbeité... Le jeune Ba^nate' osa dire à
3
54 ▼ÏK DU CARDINÂI.
Au reste ^ dans toutes les supposi tiens , on
eoiàviendra du moids que la puissance u'étoit
pàS'partagéè. Si donc la société fut amenée ittr
« la tribune : Ce sang estait donc si pur, qu'on doive
«' iànt regretter de ïe' verser l Et Mirabeau s*écrioit avec
«i' lin regard féfoee': Il faut des ^^ic tintes aux nations,
k Fùn doit/êndun^i* à tous tes malheurs particuliers ;ee
« n'est qu* à ce prix igu'on peut être citoyen! De quel
^ côté se trou^YOtt donc l'exs^ération , et peut-onblâ-^
«. mer les 4é{»utes qui éle voient une voix courageuse
•t iccmtre âe pareils crimes ; comme 9(1. l'abbe Maury ne
M craignit pas de dénoncer^ dans son Opinion sur la
^'constitution civile du c/er^^^ la fameuse circulaire du
«( côMité ecclésiastique i osez iout contre le clergé, vous
<f sériez soutenu}^ {mtàoiiKES dû marquis de FisKRiÉREs) ; »
oomme^ dans la disc^i^ion sur la peine de nlort , il f ermàf
la bouche à l'odieux Robespierre , en Ini disant d'aller
prêcher ses maximes dans la foret de Bondj- (L'ami du
Roi, 2 juin 179;^); de niême aussi que lorsque M. Yoi-
d^^ président dà. çomit^ des recherchés, proposa de
faille conduire dap^ V^s pri^Qps de Paris , deux particu-
hecs arrêtés à jMLâcpn, com^id soupçonnés d'iui projet
de co^tre-réyolutio^ -,. « j'y consens ^ dit eni^ore M J'abbë
«, IJI^ury^ mais avec 1^. condition expresse, que si les
M deux Aççusfss ne sont pas coupables, les membres du
<c comité des jefjierches. prendront tous leur place dans^
^ les prisoi^?,(/i&fcf.,26 octobre ^'j^)^^ .
J£A.N SIFREIN MàURY. .35
le penchant dé sa ruine ^ ceux- là doiveot en
répondre qui eierçoienC alors un s u[^éme pour-
voir. Ce seroil un système par trop commode^
que de rejeter les malheurs sur de fbiUes an-
tagonistes y auxqu^s il étoit bien permis dé réf
douter ces terribles bouleversements, et d'user
d*ùii droit légitime , disons mieux, de remplir
^ii devoir rigouretuc, en s'efforcant d'enarrôtei'
lé èoUrs. Il étoit d'ailleurs si facile aux premier^
dé résister à cette espèce d'irritation à laquelle
on suppose qu'ils eurent le malheur de suc^
combéri ^t ils avoient une vengeance si belle^
si noble à exercer. Que ne créoient-iis un ac^
dre de choses, capable sinon de rallier les es^.
prits à leur cause , du moins de convaincre tous
les honnêtes gens, que les plaintes partoient
d'un vil et froid égoisme opposé au bien publia f
Hélas! malheureusement^ on suivit. une tout
autre marche. Aussi, après avoir tout nivelé ^
arl4l fallu déblayer les ruines, et remettra en
tmivre une grande partie des m^térîavai: qui
composaient notre ancien édifice; je ne .dirai
pas sous l'empire , ni au mrâient de la retfaurar
iîon, mais avant le consulat lui-^mème^ aussitôt
s^ëê le règne de la terreur, quand on établit
le directoire, auc[uel on déféra plus d'autorité.^
36 VIE DU CARDINAL
qu'on n'en avoit laissée à l'infortuné Louis XY I^
Gest là une vérité qu'on ne sauroit contester.
DésH'lors, qu'on juge. et qu'on pronpnce.
- Mais^' revenant à la conduite politique de
l'abbé Maury^ pour démontrer quelle fut sa
mesure et sa modération durant les séances si
orageuses de la première assemblé^, je me
borne à une seule réflexion que je livre à l'im-
partialité des lecteurs. Au milieu de çe.pugi--
lat^ où chaque jour il ^se trouvoit aux prises
avec les Mirabeau, les Chapelier, les Féthion
et les Bamave ; exposé sans cesse wx . inven-
tives et aux vociférations des tribunes ., aux-
quelles on n'imposoit point silence; à peine, eut-
on l'occasion de le rappeler à l'ordre, ^tandis
qu'on en voyoit continuellement ses collègues à
l'aibbaye ; et encore , dans une circonstance
^mémorable, vint-il à bout de confondre I^s cla-
meurs, par cette foudroyante apostrophe : «Vous
«demandez qu'on me rappelle à l'ordre? £h!
^^ià quel ordre me rappellerez-vous? Je ne m'é-
^ <îart6 ni de la question, ni de la justice, ni
u'dtà la décence, ni de la vérité. Les orateurs
(c- qui m'ont précédée cette tribune, n'ont pas
((«été rappelés à Tordre, quand ils ont insulté,
« sa^ pudeur et sans ménagement ,. nos supé-
JEAN SIFBEIN MAURY. Zj
m rieurs dans la hiérarchie. Je ne dois donc pas
«f être rappelé à l'ordre, quand je viens déc^r-
w ner au corps épiscopal une juste et solennelle
w réparation (i). » •"
Qu'il me soit permis de copier^ à la suite de
cette citation , un autre passage de ses discoure,
qui ne sera pas déplacé ici. Dans Taffaii'e dés
assignats : «Ëh! le moyen, disoit-il, desedér
i< fendre d'une indignation vertueuse contre
t< de vils agioteurs qui suivent nos séances,
a comme les corbeaux suivent les armées:, pour
« dévorer les victimes de nos décrets! ils osent
<r dénoncer à la multitude , comme de mauvais
u citoyens , ces mêmes représentants de la na-
« tion qui s'exposent à la mort, pour défendre
« l'intérêt public !... Nous braverons avec cour-
« rage toutes ces qualifications injurieuses, qui
« deviendront un jour des titres de patriotisme
(r et de gloire. Que l'on nous dénonce tant
n qu'on voudra aux ressentiments d'un peuple
« séduit ; les listes de proscription seront tôt ou
« tard des sauf- conduits dignes d'envie. Nous
K n'avons pas paru dans cette tribune, quand
i< on nous a fait honteusement notre part sur
(i) Opinion sur la constitution civile du clergé.
38 TIE DU GAKDINAL
ti la confiscation de notre revenu ; mais nous
(c élevons notre voix, quand on veut ruiner le
H peuple , en Uii promettant de l'enrichir (i)« »
Et qu'on ne croie pas que ces menaces ne fus-*
sent suivies d'aucun danger réeL Quand M. de
Menou ne demandoit plus que la seule ville
d'Avignon, pour prix de ses veilles à la biblio^
thèque du roi : « C'en est assez , dit Tabbé Maur
(c ry, pour apaiser cette multitude de publicistes
(c qui entourent l'assemblée, en nous ordon-^
(« nant à grands cris , au nom de l'autorité sou^
a veraine de je ne sais quels mandataires à
«c piques, de décréter la réunion d'Avignon à
fc la France , sous peine de mort. L'argument
c< est en forme, et j'avoue que la liberté de nos
cf opinions ne Sauroit être mieux constatée.
4c Accoutumé à entendre sans émotion de pareils
t< syllogismes , je vais reprendre la question où
« je l'avois laissée (2). »
Ce n'est donc pas lui qu'il faut^accuser d'être
sorti des bornes de la modération ; on doit plu-
tôt , ce me semble , convenir à sa louange qu'il
(i) Opinion sur les assignats-^monnoie,
(2) Seconde Opinion sur la réunion de la snUe d^A-
vignon à la France, Voyez la note n° 5.
JEAN SIFEEIN MADRY. 'ÔQ
eut Fart de maîtriser sa verve oratoire, Quoi-
que le plus souvent il fût obligé d'improviser.
u L'ordre de ses discours, dît Marmontel,
H faits presqiie tousàTimproviste, reuchaine*-
« ment de ses idées, la clarté de ses raison-
« fiements , le choix et l'affluence] de $ùa ex-
ir pression, juste, correcte, harmonieuse, et
«€ toujours animée, rendoient comme impossible
i< de se persuader que son éloquence ne fût
x< pas étudiée et préméditée; et cependant la
t( promptitude avec laquelle il s'élançoit à la
u tribune , et saisissoit l'occasion de parier ,
a forçoit de croire qu'il parloit d'abondance.
« J'ai moi-même plus d'une fois , ajoute Mar-
<( montel, été témoin qu'il dictoit de mémoire,
« le lendemain, ce qu'il avoit prononcé la
Xi veille , en se plaignant que dans Sje$ 50uve-
« nirs sa verve étoit affoiblie et sa chaleur
« éteinte (i). »
(i) Mémoires de Mannontel, tom. II, liv. XVIII.
<c Vous étiez bien jeune , m'écrit un ami de mon on-^
K cle et son ancien coUègue à l'assemblée , lorsque déjà
u il remplissoit le monde de ses succès à la tribune ,
« jusque-là inouïs, de son courage, de son impertur-^
« bable sang froid à défendre , à attaquer , à terrasser
4o VIE :nU CARDINAL
^ 1
<i L'abbé Maury, dit encore un publiciste
a fameux , Tabbé Maury déploya une puissance
u de talent, une force et surtout une prestesse
« d'éloquence, une force de caractère qu'on
u n'avoit vues jusqu'à présent dans aucune as-
a semblée politique, ancienne ou moderne.
« Démosthéne parloit devant le peuple d'Âthè-
« nés*, de tous les peuples le plus difficile à
(f fixer, mais le plus aisé à entraîner ; Cicéron,
M ses adversaires , et à forcer leur admiration au peint
(c de les faire quelquefois applaudir et battre des mains
« malgré eux. La plupart de ses discours étoient cepeit-
« dant improvises... J'ai eu, pendant plus de quinze
M mois de suite, le plaisir d'admirer cette étonnante
«« faculté d'improviser à souhait , en écrivant sous sa
« dictée ce qu'il avoit prononcé par inspiration à là
<i tribune. Plusieurs membres royalistes de l'assemblée
« paroissoient en douter. M. le chevalier de Bouf&ers
«« entre autres , voulut s'en convaincre par une espèce
« de défi. D'accord avec lui , il le fit inscrire un jour
« pour la parole, sans l'en prévenir, et il l'en avertit
ti au moment qu'il arrivoit à sa place. Votre oncle ac-
« cep te. Il monte à la tribune , et par une improvisation
« bien positive , il en reçut de son confrère à l'Acadé-
« mie , le plus sincère compliment. » Lettre de M. Vabbé
Mayet.
JEAN SIFREIN MAURY. 4^
<r devant' un sénat grave, instruit, prévenu
cr presque toujours pour l'orateur ; l'un et l'au-
a tre n'avoient à parler que sur de grands intë-
cc rets politiques , ou dans de grandes causes
«r particulières. Mais raisonner devant des so-
(c phistes! Avoir des philosophes à émouvoir
« et des beaux-esprits à persuader ! Parler avec
H éloquence, avec grâce, sur la vente exclu-
<c sive du tabac , sur les assignats , sur la cons-
K titution civile du clergé, sur l'impôt, sur les
(( successions, etc.; résister pendant deux ans
(( à des assauts de tous les jours , à des dangers
c( de tous les instants, à des contradictions de
c< tous les genres! Surmonter l'insurmontable
<c dégoût d'une lutte opiniâtre, où la raison et
w le génie étoient condamnés d'avance, où l'o-
« rateur persuadoit sans convaincre, touchoit
c( sans émouvoir, ébranloit sans entraîner ; c'est
<c ce qu'on n'avoit jamais vu; c'est sans doute
« ce qu'on ne verra plus (i). »
A la suite de ces témoignages, qu'il me soit
permis de transcrire le jugement confiden-
tiel d'un des plus illustres orateurs du par-
(i) TTiéorie du pouvoir politique et religieux, dans
la société civile, par M. de Bonald , tom. I.
42 VIE DU GARJ)INAXi
lement britannique, u Je vous dois, écrivoit
(i M. Burke à un ami» le ii février 1791^ je
« vous dois beaucoup de remerciements pour
(c ces excellents discours de M. Tabbé Maury^
(c que vous avez eu la bonté de m'envoyer...
i( J'y vois partout une éloquence fiére , mâle et
« hardie^ liante et dominatrice , libre et ra-
i( pide dans ses mouvements , pleine d'autorité ,
(i et abondante dans ses ressources. Mais en
<( admirant comme je le fais un si beau talent ^
i< j'admire encore plus sa persévérance infati-
« gable , sa constance invincible , son itiébran-
« lable intrépidité, et son indomptable cou-
i< rage à bravçr noblement l'aveugle opinion
a et les clameurs populaires... C'est un preux
{< chevalier et un vaillant champion de la cause
« de l'honneur, de la vertu, de tous les senti-
« ments nobles et généreux , de la cause de son
c( roi et des lois, de la religion et de la liberté
(( de son pays (i). »
Jamais, en effet, l'éloquence ne s'étoit exercée
sur un plus vaste théâtre. Les travaux de l'as-
semblée constituante embrassèrent toutes les
(i) Ployez la note n" 6.
JBA^ 6IFAEIN MAOEY. 4^
j^iranches 4e la l^islatjioa , depi^ la souverain
Bçté 4vL peuple jusqu'à réUblissement des mur
nicipalitésp Tout l'ancien édifice devoit être
déiruit pour en construire un nouveau. L'abbé
Maury prijt part à toutes les principales disons*
sions. Un grand noo^bre de ses discours opt été
imprimés dans le temps , plusieurs même le fu-
rent par ordre de l'assemblée, h ^n commen-
ce çant à dicter celui sur le droit de faire la
« guerre ^ et de conclure les traités de paix ,
« d^alliance et de commerce, dit-il dans une
ir note y je réponds aux instances qui me sont
c< adressées de [^usieurs provinces, pour me
ft presser de livrer à l'impression tout ce que
«r j'ai improvisé à la tribune. Le temps m'a
<< toujours manqué pour répéter à un copiste
M de longs discours qui se suivoient de si près,
le Dés que nos séances finiront, je tâcherai. de
<f retrouver dans ma mémoire, et de recueil-
le lir les résultats de mes anciennes médita-
<c lions sur les principales questions que j'ai
<c traitées. » Puis, après en avoir fait une ré-
capitulation orapide, mais qui effraie par la
multitude des articles , il ajoute : « La plu»
(f part de ces opinions avoient plus d'étendue ,
« et ont ét^ accueillies avec plus d'indulgence
44 VIE' bu CARblHÂL
(T que celles dont j'ai déjà fait h^anmage au
a public. » Ofi n'êtoit cépendaMpai encoFe
arrivé alors méine a la inoitië des travaux dé
l'assemblée constituante. Dé combien dé vo^
lûmes se composerôit la collection entière de
ses discours, s'il les eût tous i^digés! Mais,
telle qu'il l'a laissée /elle en fôrméi*à au moins
six dans sa totalité. J'auroiâ pu l'accrpitre à
l'aide des journaux qui ont dohi^é des extraits
et même des fragments de ses ouvrages. Je m'en
suis abstenu pour n'offrir que ceux qui sont
véritablement de lui. En effet, ces analyses
sont en général d'une pâle couleur, souvent
même elles sont infidèles. On peut en juger
par la manière dont on n'a pas craint de rendre
compte^ des discours imprimés. Four se con-
vaincre de cette vérité par un exemple frap-
pant, il suffira de lire Y Opinion sur les assi^
gnats. Maury avoit proposé à Mirabeau, en
pleine séance , d'adopter la méthode de discus-
sion du parlement d'Angleterre. « Je serois
c< monté à la tribune , dit-il-, pour lui répon-
« dre, et j'aurois ensuite pris place à mon
« tour, au. bureau, pour l'attaquer. Mirabeau
i< s'étoit formellement engagé à ce combat. Je
« l'ai sommé trois fois de me tenir parole, et
JEAN SIFREIN MAUnY. ^
a il s'y estcoostamment refusé (i). m Or^ d'a-
près \g Monàçi^r , a paroitpoix ai^. contraire que
4outrhoaneur fut, pour Mirabeau , auquel son
riy4^^ eiitièréjp^ent sacrij^i^. Aussi Burke 4é-
clai*e-t'-il. daixs ç^e^e jùêmf^ Jattre , dont j'ai
cité un passive , v Qu'avant de recevoir ses .dis**
fi. cours ^ il n'jBtvok; ei^core rien; vu qui. pû,t lui
4t donpér. uqe idée ju^te et oompléfte de.s^mar
tf,nière dje trfttler un. sujet de 4roit public, n
Uaç simple noûpe historique ne peu^t s'éteqt-
drejt di^s détf^Us pmcç^ent littér^aires. Ce sçrpif
« m I * ■ <
(i) Ce passage se trouve dans une note. Voici les pa-
rôles mêmes de l'orateur eh commençant Sdfn discotirsi
«i Je ni'étois prépare' à scmtenir aujourd'hui un'coitï-
« "bat dans cette. assemblée ^ et non pas â y prononcer
•tf >|taL discours. M. de, Mirabeau » qui ai!!oit d'jabprd iojarr
U'Jtfm^ntjcaima^'lfi gapt que je Jiui.^fom^té en .votre
<r présence , s'est ensuite ref us.é çpnç tamtinent à u^ mçdç
« .de discussion, qui auroit Résolu tous nos doutes^, et
« qui auroit dissipé tous les vains prestiges de l'élo-
« quence. Je regretterai toute nia vie 'ce dialogue iht^
« ressaut que tioW avions annonce à l'Europe entière;
« et mes l'hardi» ' cherchent encoire dans ^te- meiMiit
« Mr de Mivab^^Uivsui; cette même arâneioù^^au milieu
/K de tant d'adveriiures.djP i^on opi^ii^, je meyoi^ r^
« (d^uitavec douleuj; à la solitude du monolçgue^ » ^ ,
46 VïK DU CARDINAL
abuser de la pati^ficé des lecteurs^ que de vou-
lenr même y en' évitant de suivrei^ l'orateur dans
la haute lice qu'il a parcourue ^ de borner à in-
dic(uer les traits plus particuliers #éloqfUjeaee
qui brillent dans Ses haraïigUes. Il n'en tociste
péttt-^tre pas une seule où il ne s'en rencontre
de fort rtmarquables. Qui suis^je, d'aiUeurs>
pofûr oser in'éi'iger en maître? Et puis^ mal^^
héuf à tout écrivain qu'on esl réduk à pré*^
diehter uniquement par son beau côtël Le vrai
talent veut être jugé en bloc ^ et dédaigne de
l'être par parties détachées. Ainsi donc, par
respect pour le public, et pour ne pa&m'arro-
ger une attribution qui ne saurolt m'apparte-
nir sous aucun rapport ; en terminant cet arti-
cle i sans sortir de mes limites , j^ me borujerai
è conserver quelques anecdotes curieuses > qm
isè t'attachent de plus prés au caractère de œ^^
fui ^iie je dois faire connottre.
tJn jour, au sortir dé l'asséinlblée , il travèi*-
soit les Tuileries, avec un livre à la main. Le
pei^le se mit à le suivre, en poussant des
hurlements affreux. Il n'y faisoit d'^b6;!rd au-
cune attention. Mais, tout à coup.> un honune
Va^t^aiiôe^ brandissant en l'aîr un couperet
énoit'më, et il crioit : Où est cet abbé Maury?
JEAN SIFREIN MÂURY. 47
je vais V envoyer dire la messe aux enfers.
Ace cri répété , Maury lève la tète, et voit
<3et homme presque à ses côtés , dans cette
attitude menaçante. Aussitôt il laisse tomber
sa broch'ure, saisit deux pistolets qu'il lui pré-
sente en disant : Tiens , si tu as du cœur p
^oiià tes burettes pour là servir. L'assassin
éperdu prit la fuite , et le peuplé de faire re-
tentir lès airs de ses applaudissements.
C'est la seule et unique occasion qu'il ait
éu recours aux armes qu'il portoit habituelle-
ment^ pour se défendre dans un cas aussi déses*
péré ; car, du reste , il étoit convaincu que les
tirer contre la multitude, c'est un véritable acte
de démence. C'est pourquoi M. \é vicotntè dé
Mii^abeatt ^ ayant , en sa (jféséncey mis l'épée
à la main au milieu d'iin tumulte y il la lui ar-
racha^ et > l'ayant brîsée > iï en je ta les trônt^
^ns à ses piédè. Le peuple , téiâoîn de cette
scène ^ se mit à crier hfmbf^X. ils ^toent tèu^
deux se retirer trftnquilleâiënt. ;
Uiie àûtré fdis , ôti érîoit itvéc' lùfèur iAlét
lanterne ! à la lanterne ! Et déjà on préludoit
aux apprêts du supplice. Eh! si vous me met-
iiez à là lanterne y. y verriez-vous plus clair /*
Cette réponse fit rire ces l0rcëâ:és> et sa piré^
48 VIE DU CA.RDINAL
sence d'esprit le sauva du danger le plus im-
minent.
M. de Pradt croit (ju'un bon mot valoit à
Maury un mois de sécurité (i) ; mais les périls
se renouveloient presque chaque jour. La po-
pulace le poursuivit encore dans la rue Sainte-
Anne, et cette fois^elle montroit tant de r^tge
et d'acharnement, qu'il crut qu'on alloit le
mettre en pièces. Il marchoit à pas lents, et la
foule se pressoit derrière lui , lorsqu'un jeune
enfant, qui étoit sur son passage, saisit un
caillou et fait mine de le lui lancer. Il prit aus-
sitôt l'enfant avec une main ; et , tout en ayant
L'air de lui faire des caresses, continue j lui dit-
il pour l'effrayer, et je V écrase contre la mu^
rqitte. Celui-ci se tut , comme de raison , et la
populace étonnée s'arrêta. Alors l'abbé Maury,
se voyant à côté d'une porte cochère qui étoit
ouverte (2) , profita du répit qu'on lui donnoit
pour se jeter brusquement dans la maison , et
referma la porte sifr'liii. La force armée ac^
courut bientôt à son secovirs; mais l'attroupe-
i t M ' t
(i) Les quatre' coheordàts , tom. II. '
. (a)> G'étoit la mrâon nP 18. EUe. étoil habitée par le
banquier M. FlukhirpxU
JEAN SIFREIN MAURY. 49
ment ne s'étoit pas même encore dissipé à ren-
trée de la nuit y et Toflieier prit le parti de
faire revêtir l'abbé Maury de l'uniforme d'un
garde national. Grâce à ce travestissement , il
eut le bonheur de n'être point reconnu , et de
pouvoir se soustraire aux poignards des assassins.
Un autre jour qu'il montoit les escaliers de
l'assemblée^ en traversant les flots du peuple
qui assiégeoit les avenues de la salle, on le tira
violemment par-derrière pour le faire tomber
à la renverse. C'en étoit fait de lui s'il eût suc-
combé. Heureusement les cordons de son petit
manteau cédèrent, et il ne perdit point l'é-
quilibre. Soudain , il se retourna pour punir
le traître ; mais* Voyant que c'étoit une femme ,
Oh ! madame , lui dit-il , que vous êtes heu-
reuse!
C'est donc à son mépris franc et continu pou^
la mort , qu'il fut uniquement redevable de la
conservation de sa vie (i). u J'ai vu , écrivoit-
(i) i( Je ne crois pas , dit Lacretelle, dans son Histoire
« de France, t. VII, je ne crois pas que personne ait
« poussé plus loin que lui le courage de résister à des
<( factieux, à des bourreaux. Il traversoit les groupes
« les plus furieux , d'un pas vif et ferme , répondoit à
4
5o VIE DU CARDINAL
« il à M. le cardinal de Boisgelin, alors ar-
ec chevéque d'Aix^ j'ai vu la lanterne et les
«r poignards levés sur moi d'assez près, pour
n me souvenir encore des plaisanteries et du
(c sang-froid dont je me servois pour désarmer
H la multitude. J'étois tout étonné moi-même
(€ de cette présence d'esprit, qui me venoitdu
(f parti bien pris et bien arrêté de ne compter
H ma vie pour rien (i). »
■ ' ' ■ " »!■■ I -l.l II I I .111. I I ■■ ..1
« leurs menaces par des saillies pleines d'assurance et
«I de gaîté , et redoubloit de véhémence à la tribune
« contre la démagogie triomphante. » Je ne voulois citer
que ce seul fragment. Qu'on me permette de transcrire
encore ces quelques lignes. « Une connoissance parfaite
M de l'histoire , poursuit Lacretelle ; une vivacité' d'es-
« prit qui lui en faisoit appliquer les résultats avec
u d'heureux à-propos ; un style constamment soutenu y
«t fleurî*^' harmonieux; une tnémoire prodigieuse qui
« donuoit l'éclat de l'improvisation à plusieurs de ses
« discours écrits ; une prononciation rapide , ferme et
u habilement accentuée ; le don des reparties ; l'art de
« prolonger une ironie amère : voilà quels étoient ses
« avantages à la tribune. — Je n'oublierai jamais, ajoute
te M. le comité de S^ur, dans ses Souvenirs , l'impres-
« sion que produisirent sur mon esprit, l'harmonie et
« la pompe des discours de l'abbé Maury. »
(i) Lettre du 24 octobre 1801.
JBAK 3IFR£II< MLAURY. 5l
Cette même présence d'esprit lui suggérât
également les réflexions les plus lumineuses et
If^ moins prévues , comme les reparties les plu^
vives et les plus promptes^ au sein de rassemblée,
et au milieu des discussions les plus orageuses.
Far exemple^ pendant qu'il péroroit sur
le. droit de. faire la guerre , et de conclure les
traités de paix ; dans cette séance mémorable ^
où iljiu hmg-temps interrompu par les larmes et
pçir les témoignages prolongés de P approbation
unanime de rassemblée nationale; quand , ré-
clamant une grande pensée pour la gloire de
Henri, il vengea^ noblement la mémoire du
meilleur de nos rois, outragée par une accu-
sation aussi absurde qu'injuste (i) ; tout à
coup, ayant aperçu M. de Fitz- Herbert dans
»— i— — — — »— ^»»«— i— Il III I I I ■ — p..»g^w.— — »— ^— ^—a ».— ■ — ^M—
(i) <^ Janiais son talent ne s'étoit ^Levé ^pssi haut que
tt dans cette discussion. ]\f . Charles de Lameth avoit
« prétendu qu'au moment où un exécrable régicide
H priva la France du meilleur de ses roi$> Henri lY
« alloit embraser l'Europe pour la possession de la
« prinogsse de Goiidé. C'est une calomnie! s* çUât écrié
« Vabhé Manry. M. de Lameth soutint que son assers
« tion étoit justifiée par les Mémoires de Sully. L'ahbé
«c Maury dans son c^inion présenta des développements
« historiques pleins d'une critique judicieuse et pro^^
53 VIE DU CARDINAL
une tribune : « Levez les yeux dans ce moment^
. <c s'écrie-t-il , et voyez au milieu de cette en-
ce ceinte, un ministre anglois qui va négocier
(Y en Espagne les intérêts de sa nation... C'est
(€ en présence d'un tel témoin que nous dis-
(c cutons dans cet instant les droits du trône !
« Ce sera bientôt devant les émissaires de toute
« l'Europe que les François délibéreront dans
ic cette assemblée, pour leur apprendre qui ils
« ont à craindre, ou qui ils doivent corrompre.
« Quel peuple voudra être votre allié , et expo-
ce ser ainsi ses secrets les plus importants à la
fc publicité inséparable de nos délibérations? »
Ainsi, lorsque dans les terribles débats sur
la constitution civile du clergé ^ ayant rapporté
fidèlement la pensée et même les expressions
« fonde... Il fournit un vrai modèle cC éloquence classi-
« que , quand il repoussa V assertion de M. de Lameth, »
Ici se trouvent cités avec ce fragment deux autres pas-
sages du discours, préce'dés par ces re'flexions : » Ce dis-
« cours me paroît admirable parle judicieux et éloquent
« emploi des connoissances historiques. » Histoire >de
France, par Charles Lacretelle, tom. VIII. Or, la ré-
potnse à M. de Lameth , qu'on cite comme un vrai mo-
dèle d*éloquence classique, cette réponse fut bien cer-
tainement improvisée.
JEAN SIFREIN MATJRY. $^
de Mirabeau , et Tayant prié de lui dire êi isâ
mémoire ne Tavoit point trompé^ Mirabeau
crut l'embarrasser par cette réponse : w Non ,
i< monsieur, ce n'est point là ce que j'ai dit;
« Ces ridicules paroles ne sont jamais sorties
« que de votre bouche. » Avec quelle force de
logique et de raisonnement ne sut-il pas lui
démontrer qu'il ne l'avoit pas cité à faux; qu'il
avoit réellement dit ce qu'il lui avoit attribué;
et que si sa phrase signiKoit autre chose , elle
ne pouvoit avoir aucun sens ! Puis , prenant
acte de son silence ^ « je ne dirai point , pour-
ce suivit-il / que ces ridicules paroles ne sont
tf sorties que de votre bouche; mais je dirai , et
« cette assemblée dira comme moi^ que votre
w proposition n'a pu sortir que d'une tête ab-
« surde. »
Ces citations suffisent pour remplir l'objet
que je m'étois ici proposé (i). Mais combien
d'anecdotes piquantes^ combien de reparties
ingénieuses s'offrent en foule à ma pensée et à
mes souvenirs ! je les repousse , parce qu'elles
me méneroient beaucoup trop loin, si je vou-r
lois tout dire , pour le seul et unique plaisir de
(i) Voyez, à la fin de la Vie, la note n* 7.
54 /YiB DU CARDIIVÂL
raconter (i)« Je m'abstiendrai aussi, par dis-
crétion f de copier un autre paragraphe , sin-
gulièrement frappant , de la lettre à M. le car-
dinal de Boiegelin , qui auroit le mérite de
conunenter aux lecteurs cette dernière profes-^»
sion que Maury fit à Marmontel^ au moment
où ils s'embrassèrent en se disant un éternel
adieu. (( Mon ami , lui avoit-il dit , j'ai fait ce
u qtie j'ai pu; j'ai épuisé mes forces, non pas
a, pour réussir dans une assemblée où j'étois
K inutilement écouté , mais pour jeter de pro-
i< fondes idées de justice et de vérité dans les
u esprits de la nation et de l'Europe en-*
H »» ■ '■ I ■■ ' ' ■ • ■ ■ ' '■ ■ -■
/
( I ) Dans la discussion sur les attroupements séditieux ,
qui fut extrêmement orageuse y « pour tout concilier y
(c dit Tabbé Maury, je demande que les peines pronon-
ce cées contre les attroupements séditieux qui pourroient
« euTisonner le corps législatif, ne puissent être appfi*
« quées qu'à la prochaine législature. » UAmi du roi,
lo juin i79i>
Un autre jour qu'il s'étoit élevé un fort tumulte
dans l'assemblée , et qu'il se trouvoit à la tribune avec
MAI. Casalës et Mirabeau, chacun d'eux voulait parler
sans pouvmr sèifaire entendre, il calma les esprits par
cette plaisanterie : É coûtez '^ nous ^ messieurs , voilà les
trois ordres à latriiuncJbid, 22 octobre 1790.
JEAN SIFREIN MAURY. 55
u tière. » Mémoires de Marmontel ^ liv. XVIII.
Âa reste , quel que soit le jugement qu'on
ait pu porter de sa conduite politique , de nom-»
breux et glorieux suffrages vinrent lui prodi*
guer la récompense de ses travaux. Le bon et
infortuné Louis XVI avoit été le premier à les
reconnoitre , en lui adressant ces belles et tou-
chantes expressions : u Daignez songer que nous
a avons besoin de vous Sachez tempori-
« ser, votre roi vous en conjure; trop heu-
(c reux s'il peut un jour s'acquitter envers vous,
c< et vous prouver sa reconnoissance , son es-*
(c time et son amitié (i) ! »
Mais aussi (qu'il me soit permis de le dire),
si Louis XYI daigna montrer à Maury une telle
bonté et une telle clémence , ce furent peut*
être moins ses preuves de dévouement à la tri-*
bune qu'il voulut signaler, que la franchise
si rare et si priiicieuse à ses yeux , par laquelle
Maury , interrogé par son roi , avoit su répon-
dre à sa confiance la plus intime (2). Maury
(i) Voyez y à la fin de la Vie , la note n® 8.
(2) Voici un trait de la vie du cardinal Maury, consi*
gné dans une lettre de M. Tabbé Mayet, et que je croi%
devoir rapporter ici , afin qu'on ne se méprenne pas sur
la nature de ces rapports confidentiels. « Le 21 juiny
56 VIE bV CARDINAL
s'offre ici sous un nouvel aspect , et je doid
mettre les lecteurs à portée de l'apprécier sous
ce rapport. Voici donc les nobles et coura-
geuses paroles qu'il adressa à Louis XV I , dans
un mémoire sur les assignats que ce prince lui
àvoit demandé. « Sire , lui dit-il , après être en-
H tré dans des développements que les débats de
w l'assemblée ne pou voient comporter; jamais,
« non jamais, ma raison n'a obéi à une convic-
M tion plus profonde. Des cris involontaires et
H inarticulés échappent, dans ce moment, à
« mon effroi et à mon amour. Je lève en trem-
i< blant, vers le ciel, des mains suppliantes.
I —
« jour du départ du roi pour Montinédi , j'avois cou-
ttichéchez monsieur votre oncle, ce qui m'est arrivé
•« bien des fois, afin d'être debout dès la première heure
« du jour, pour nous mettre à l'ouvrage à six ou sept
M L^ures; le fidèle Gervais arrive en hâte dans le cab^
« net où.j'écrivois sous la dictée et nous dit : Pendant
•t que vous êtes ici à composer, il se passe d'étranges
M choses à Paris : le roi est parti cette nuit avec safa^^
«t mille. — Quelle folie! c'est un conte, — C'est si peu
a un conte que tout Paris est en Vair, et que votre rue
^«, est encombrée par la foule. Il falloit bien le croire;
.u car il avoit dit vrai. Après quelques instants arrive
M UJ^ ami qui confirme la nouvelle. Monsieur votre on-
JEAN SIFREIN MAURY. Sy
«pour le conjurer d*ouvrir votre âme à la
t( lumière et au courage de la vérité. C'est
« ma conscience qui parle ici à la vôtre Je
c< supplie en finissant votre majesté de ne
w pas armer du moins contre elle-même, les
If derniers restes de son autorité , dans la dé-
<c termination terrible qu'elle va prendre. Je
ce viens de lui dire la vérité tout entière, avec la
w sincérité que ses vertus m'inspirent , et avec
<c le courage que sa confiance me commande.
— .^ I *. ■ -. I .1 ...,■■ ■
« cle fait aussitôt son porte -feuille, et l'envoie par
(I Gervais dans un grand sac chez quelqu'un , pour le
« mettre en sûreté en cas de recherche dans son appar-
« tement. Eh bien, me dit-il , que fauU-il faire? — J^ous
« habiller et aller à rassemblée, — yous me confirmez
« dans ma résolution ; et de suite nous faisons notre toi-
« letie , et nous partons. La foule e'toit immense dans la
« rue. Nous marchons lentement, parlant à bâtons rom-
« pus, pour montrer notre assurance. Les alentours de
« la salle étoient encombre's par ^es milliers de persou-
« nés. Je me présente le premier , et avec la main j'ou-
« vre doucement le chemin. Pas un mot , pas une pa-
« rôle désobligeante : Oest Vahbé Maury , c'est l'abbé
« Maury, rien de plus. Son apparition dans la salle
« pétrifia tout le monde. Ce fut un silence profond d'é-
«< tonnement et d'admiration ; car ce sentiment accom-
« pagne toujours un grand courage. »
58 VIE DU CARDINAL
(( Je viens de la lui dire avec une franchise qui ^
« dans la série des hommages y vaut bien , ou
ce plutôt est le vrai respect , et avec un zèle
(( de dévouement qui doit être auprès d'elle
« mon excuse. Je la lui ai dite sans séparer ja-r
« mais ses intérêts de ses devoirs , dans ce
ce mémoire où j'ai examiné l'influence du pa-
cc pier-monnoie sur l'abolition de la puissance
« royale; comme je développerai un de ces jours
« à la tribune, au milieu des poignards, les dé-
4< sastrës qu'il accumuleroit sur le royaume.
« Ma tâche envers le trône est remplie : celle
w du roi qui l'occupe encore va commence^».
« Le roi connoît à présent la vérité ; mais ce
i< n'est rien , ou plutôt c'est une insigne dé-
« loyauté que d'en être instruit, et de n'avoir
« pas le courage de lui être fidèle. Et voilà
« pourtant l'inconséquence ordinaire qu'en-
(c gendre dans l'âme des rois une indolence
(( timide sous l'ascendant d'autrui, ou une dé-
« fiance excessive de soi-même ! L'histoire nous
« montre en effet, à chaque page, qu'il faut
« bien plus s'inquiéter du défaut d'énergie
« dans les souverains, que du défaut de lu-
« mières. Je crois donc, contre la persuasion
« commune, que les rois savent toujours a^sez
JEkfH SIPREIN MiUKY. 69
fr la vérité dans les grandes affaires d'État , où
(( l'intérêt des parties ne manque jamais de les
u éclairer. Le malheur est qu'au lieu de la bien
<t discerner y et surtout de la défendre ^ ils con^
ce cluent simplement de ces lumineux débats ,
u dont ils devroient être les arbitres , que tout
H est autour d'eux contradiction ou incertitude ;
u qu'il y a toujours deux opinions en vogue sur
fc la même question , et que dés^-lors^ selon la
« maxime des cours ^ le sage, c'est-à-dire^
c< sans doute le lâche ^ ne doit plus en adopter
« aucune ; ou bien ils en concluent encore
ti qu'il existe deux partis acharnés l'un contre
a l'autre., entre lesquels , au lipu de prononcer
u en pleine connoissance de cause , flottent
K dans une égale indécision, et la paresse
« d'esprit qui ne sait plus ce qu^il faut croire ^
« et la foiblesse de caractère qui se laisse en-
« traîner sans avoir rien osé résoudre (i). »
Louis XVI ne suivit pas ces conseils , et il
prononça à jamais sur son sort , en sanctionnant
le décret du papier-monnoie. Mais si, dans Son
(ï) Ce mémoire sur les assignats fera partie des dis-
cours, dont j'aurai l'honneur de faire hommage au
pubUc très-incessamment. '
6o VIE DU CARDINAL
amour pour son peuple j ce monarque , dont les
bonnes intentions trompées nous furent si fu-
nestes , sacrifia sans cesse son autorité à son
repos et à ses vertus ^ tandis qu'il auroit dû la
défendre avec une sainte jalousie ^ comme un
dépôt sacré que le ciel lui avoit confié pour le
bonheur de tous, et dont il ne lui étoit pas plus
permis de se dessaisir que d'abuser ; du moins
ce monarque savoit rendre justice à la droiture
et à la fidélité. Nous en avons vu la preuve la
plus touchante dans cette lettre qu'il écrivit
alors à son principal défenseur.
Fresque à la même époque que Maury reçut
ce noble témoignage , qui le payoit et au-delà
de ses foibles services. Pie VI lui transmet-
toit ses propres sentiments en ces termes, par
l'organe de M. le cardinal Zélada, secrétaire
d'Etat : « Ce que vous avez fait est au-dessus
« de tout éloge , et vous avez un droit absolu à
M l'estime de l'Europe entière. Le pape m'a
(( chargé de vous faire en son nom les plus vifs
w remercîments , et d'y ajouter tout ce qu'il est
« possible de dire pour vous rendre bien sûr
« de son affection et de sa reconnoissance (i). »
(.i) Lettre du 1 5 juin 1791.
JEAN SIFREIN MAURY. 6l
Son émiaence lui écrivoit encore le 28 sep-
tembre 1791 : « Les efforts que vous avez faits
4c surpassent tout ce qu'on en pourroit dire, et
ce tout ce qu'il est possible d'imaginer. Je n'ai
i< point les mots pour vous donner la plus lé-
« gère image de l'impression qu'a faite sur le
« pape votre dévouement héroïque (i). »
Ce fut peu de jours après la date de cette
lettre , que M aury termina sa mission politique
à l'assemblée nationale. Jusqu'au dernier mo-
ment, il ëtoit demeuré avec intrépidité sur la
brèche; mais il comprit avec douleur qu'il
s'exposeroit sans fruit comme sans gloire, si,
seul et isolé , il eût lutté plus long-temps contre
une opposition malheureusement insurmon-
table. Il prit donc la résolution de quitter
la France. Dès qu'on en fut informé à Rome ,
le souverain pontife lui offrit aussitôt une se-
conde patrie. « Vos travaux inconcevables, lui
c< msuidoit alors le secrétaire d'Etat , en par-
te lant au nom de sa sainteté, vos travaux in-
« concevables, dirigés toujours par le bien pu-
ce blic, par la raison, par les lumières les plus
ce éclatantes , et par les dons les plus heureux
(i) Voyez , à la fin de la Vie , la note n° 9.
62 VIE DU CARDINAL
« de la nature y ont forcé enfin jusqu'aux per-
« sonnes les plus dépourvues de bon sens ^ les
« plus vendues à la cabale dominante , à vous
ce tributer l'hommage qui vous étoit dû. Cela
H doit vous dédommager de vos peines , comme
« soulage le saint-père , toujours rempli d'a-
ce larmes et de sollicitudes paternelles sur votre
c< sort. Souvenez-vous qu'il brûle d'envie de
c( vous voir j que sa reconnoissance lui en fait
ce un besoin , et que vous ne pourrez jamais
« vous refuser a son impatience , sans faire
c< semblant, de méconnoltre , je dirai de mépri-^
ce ser presque ses bontés. Vos derniers instants
ce à Paris ont été signalés par les démarches y
ce par les efForts les plus sublimes ^ par la pas-
ce sion la plus décidée pour le bien, et la gloire
« de la France et de la couronne. Que je plains
<e le monarque qui n'a point eu l'énergie de
ce suivre les plans que votre main habile lui
ce traçoit ! Que je hais l'empire des circonstan-
K ces, qui jetoit un voile épais sur la lumière
ce que vous faisiez étinceler à ses yeux (i) ! w
(i) Allusion aux derniers discours sur la souveraineté
d'Avignon , et à un Mémoire sur la réponse que le roi
doit faire à l'assemblée nationale lorsqu'elle luiprésen-
JEAN SIFREIN MAURY. 63
Quand enfin le secrétaire d'Etat apprit son
heureuse sortie de France ^ et son arrivée à
Bruxelles, voici un extrait de la dépêche qu'il
s'empressa de lui adresser, le 23 novembre 1791 .
<c De toutes vos lettres, celle que j'ai le bonheur
u d'avoir entre les mains, celle qui me marque
tf votre prochaine arrivée , est celle qui m'a fait
ff le plus véritable et le plus grand plaisir. Le
u pape a voulu la lire et la relire d'un bout à
H l'autre. Maintenant, ce seroit vraiment vou-
« loir perdre le temps , que de vous rendre les
a sentiments du pape et les miens. Arrivé ici ,
« vous pourrez descendre dans ma propre mai-
tf son , c'est-à-dire positivement chez vous. La
« table , les laquais , le carrosse , tout cela vous
<c embarrassera fort peu. En attendant , je vous
« en préviens , ne nous parlez point de recon^
u naissance ; c^est le moyen de nous mettre
« dans V impossibilité de payer nos dettes , en
(c empruntant les mots dont nous devons nous
« servir , lorsqu'il est question de vous (i). »
tera la nouvelle constitution. Voyez la note n* 10.
(i) Je possède les originaux de toutes ces lettres, et
je garantis la fidélité la, plus scrupuleuse des divers
extraits qu'on vient de lire.
64 VIE DU CARDINAL
Maury obéit à ces pressantes sollicitations.
Son voyage fut comme un triomphe non in ter*-
rompu. « Mon illustre ami^ lui écrivoit Mar^
« montel dans l'abandon d'une vieille amitié ,
« nullement louangeuse entre deux cœurs qui
« s'étoient voué une franchise mutuelle ; mon
« illustre ami , j'ai' joui plus que vous-même
(c des honneurs qu'on vous a rendus à Tour*-
« nai , à Bruxelles, à Coblentz, etc. (i). Je
« prévois ceux qu'on va vous rendre à Rome j
M et tout le monde ici croit vous en voir roitr'
i< gir. Dans tous les sens, je le souhaite. C'est
c( à nous de nous enivrer de votre gloire ; c'est
<c à vous de la recevoir, comme vous faites ,
« avec une modeste sensibilité. Les foiblesses
i< de l'amitié sont excusables ; celles de l'amour-
« propre ne le seroient pas. Mais je ne les crains
(c pas d'un caractère et d'un esprit dont la trempe
« est bien éprouvée. Je vous connois une âme
«. cubique qui, dans tous les mouvements de la
(c fortune, se tiendra ferme sur sa base (2). »
Marmontel connoissoit bien le cœur de son
ami. Il resta le même dans toutes les situations.
(i) Vojez , à la fin de la Vie , la note n° ii .
(2) Voyez y à la fin de la Vie, la note n° 12.
JEAN SIFREIN MADRY. 65
AU lieu de prendre de l'orgueil de sa nouvelle
dignité, tout son désir étoit iqu'on ne l'en rehâit
pas responsable Je ne la doisj disoit-il, qiVàubc
désastres de ma patrie* (i). Dans son'jpreihier
entretien avec lui , Pie VI , touché dé sa c(m-
fusion et de sa reconnoissance , lui rappelaPtfue
saint Pie V avoit créé cardinal Thotnas SbU-
cher, abbé de Clairvaux , pour avoir été Tttri
des plus illustres et des plui utiles ttiéotdgiëte
du concile de Trente, w Ce qu'il fit ^ui'* irti
(f François y ajouta Pie VI ^ nous le ferons , à
(c plus forte raison, pour un sujet de l'Église
« romaine fs). »
^ ^ ^ ■ > -. . ■;.■ .::r.^ ::iv i .
Mais avant de lui donner le chapeau ^ son
généreux bienfaiteur, qui l'avoit déjà créé car-
dinal in petto y dans le consistoire tenu le 26
septembre 1791 , en le désignant par ces mots :
egregium virum (5) , voulut lui donner utie
(1) Discours de réception à t Institué.'
(2) Voyez y à la fin de la Vie i la note n" 1 3.
(3) « Locum coUegii vestri, 4^1 àdmissâ nutper ,re^
« nantiatlone Garolî Stephani de Lomenîe vacat , in-
« haerendo... ab^qne alla cuhctâtidnê implere volu-
« inns, ideôque... cteafe înteiidimus in presbyteruin
«( cardinalem egregium virum quem justis de causis in
5
66 ¥|E iDU GAEDINAL
marque éclab^ntevde la plus haute confiance,
ïlje jqomma, Je 17 avril 1792 , archevêque de
Nipéç in paftH}us ^ et nonce extraordinaire à la
diè|i^ qui :^qU $'a8sembler à Francfort , pour
l'élçction de l'empereur François IL
.. . Çettç gr^ce, dont le^ fastes de la cour de
Rpme ne fourqiAeot aucun exemple , fut
eifcor^ reh^i^s^^ p9,r des traits d'une bonté sin^
gu^èi*^/ 4^ la pf^rt du souverain pontife. D'a-
\3ffjpa y^ sainteté daigna lui dire^ en lui annon-
I • < - -
• ' -
•■•.■-.
« pectore reservamus, arbitrio nostro quandocumque
M evulganduro . » Allocutio PU VI,
« Je vous dirai, lui écrivit M. le cardinal Zélada, le 28
« ' Se{>tembre 1 79 1 9 je vous dirai , touchant l'archevêque
« deSens^ que le pape, dans le consistoire de lundi 26,
M :aecepta sa démisBÎoii du îchapeau. Vous trouverez ci-
tt jçint le di$cour$ du pape d^ns cette occasion. Cela
u me dispense d entrer en de plus longs détails. »
' Outre les droits que Maury pouvoit s'être acquis par
ses travaux à l'ass^niiblée^ , il. en avoit un. tout particulier
à la bienvjeillance de Pie VJ ; e'est que le dernier nouce ,
monseigneur Dugnani^ en quittant .}a Fiance, l'avoit
prié , au nom de s^ sa^i^teté; de se charger de la corrcâr
popdance ^vec la çoui: 4^ Romçt, eja.lui dél^gu^nt par
lâi , en quelque sorte ^ la charge de. ,1e si^pp}ë^r daps $es
propres fonctions.. ..^., ... .
JBAN SIFREIH MÀUflY. 6^
çant qu'elle le faisoit archevêque : P^i chiediantô
scuse di levarvi il nome ; tna vélo rehtUtUremo
presto, a Nous tous demandons excuse de tous
H ôter votre nom ; mais nous vous le rendrons
a bientôt. » Et non content de lui avoir an*»-
ttoncé par ces paroles, sa prochaine promotion
au cardinalat, Pie VI fit acheter une bagué et
utie croix enrichies de diamants , qui avoient
appartenu à M. le cardinal Garampi^ mort
évéqué de Montéfiascone, et lui dit en lui met-
tant cet anneau au doigt : P^i diamo Vandlo s
e vi destiniamo la sposa. a Voici Tannean , et
« nous VOU8 deslinons l'épouse, n
Le nouvel archevêque fut sacré à l'autel de
la chaire de Saint -Pierre, par M. le cardinal
Zélada , le i" mai 1792. Ce fut un jour de fête
pour tous les François^ Mesdames Victoire et
Adélaïde de France honoréfent^a eérénionie
de lepr auguste présence.
Où iie ssturoit ajouter rien de pttls houôi^Mcf,
Êii de plus magnifique aiix terildés qdé <*etifër-
ment les divers brefs , par lesquels fut àniioncée
sa mission. Voici ce que contient littéralement
celui au collège électoral, a La gravité des temps
u et des circonstanGes dennoit un grand poids
ce à nos sollicitudes. Mais notre choix n'a pu
68 VIE DU CARDINAL
(( être douteux à la vue des mérites éclatants de
« notre V. frère J. S. Maury , archevêque de
i< Nicée, que sa vertu, sa doctrine ^ sa foi et
(c une singulière force d'âme ont rendu si juste-
ce ment célèbre dans les premières assemblées
a de la nation françoise, où ni les menaces ni
i< les périls n'ont pu l'intimider, ni ralentir
(f son infatigable ardeur à défendre les droits
K de la religion et du trône (i). »
Âussi^ jamais nonce ne reçut à Francfort des
honneurs comparables à ceux qu'on y rendit
à l'archevêque de Nicée. Malgré sa irès-sincère
répugnance à parler de lui , il crut qu'il n'a-
voit pas le droit d'être modeste pour son sou-
j t
(i) « Ipsa haec rerum ac temporum, in quibus ver-
« samur, ratio curas augebat nostras. Yerùm hanc ex
« animo facile sustulerunt nobis dubitatibneni venera-
« bilis fratris Joaniiis Sifredi Maury , archiflpiiicopi
(^ Nicœni, perspecta, ac ubique pervulgata mérita , sua
« . virtute , doctrinâ , fide , aç singulari fortitudine aniini
« comparata, cùm in primis illis Gallicae nationis con-
« ventibus esset, nullisque minis intentatisque vitae
M^ericulis à sanctissimœ religionis, potestatisque regiae
M juribus propugnandis unquàm deterreri, dimoveri-
* ^ue posset. » Bref de Pié VI y donné à Rome le
17 mai 1792. • • . I. r •
JEAN SIFREIN MAURY* 6g
Yerain^ en usant d'une rélicence répréhensi-
ble ; et sa correspondance officielle a ainsi con-
servé le détail de ce traitement si extraordi-
naire.
(c Monsieur le nonce, lui dit Fempereur à
a sa première audience, en vous envoyant ici,
« le pape a continué de prouver l'intérêt qu'il
« prend à la cause de tous les souverains. Je
w lui écrirai et je l'en remercierai. »
Quand il fut ensuite présenté au roi de Prusse,
u je trouvai, dit-il, quatre cents personnes de
« la plus haute distinction dans lagalerie de l'ë-
w lecteur de Mayence , chez qui ce prince étoit
« logé, et je- recueillis sur mon passage, non
« pas des compliments, mais des transports
(( unanimes de bienveillance et de joie. » Ce
glorieux accueil étoit, en quelque sorte, la ré-
pétition de la scène qui avoit marqué, l'année
précédente, son arrivée chez nos princes, à sa
sortie de France. Six cents gentilshommes de-
mandèrent alors et obtinrent ^agrément de
leurs altesses royales pour former une haie, et
battre des mains à son approche. Dès que le
roi de Prusse entendit son nom, il vint à lui
en prenant ses mains avec les tiennes, et il
daigna lui dire : h Monsieur le nonce, vous
•yO VIE DU CAUDINAL
« è^es un homme ^ un brave homme que je
a Yois $^vec grand plaisir. Personne n'a aussi
il bien, défendu son terrain que vous. Le pape
K fait son devoir , et il nous apprend le nôtre à
u tw», C'^t notre dette qu'il acquitte. Mandez
« 2^\i saint-père y de ma part^ que je lui sais un
(c gifé infini de récompenser dans votre per-
ce ^nne 4q si grands talents et de si grands
« services. ».
Four çpmhle d'honneur, au cercle le plus
G^^mSkbrçUK de la cour, l'empereur le choisit
ppui^ un de$ convives de sa table particulière ,
qui n'^toU composée que de huit couverts. Il y
pilait pl^e entre le roi de Prusse et le duc de
Bipc^^i^s^rick , avec l'impératrice , le prince royal
4e, Prufise, le landgrave de Hesse d'Armstadt
et ^élect^^r de Mayence.
Aitpxifiçuir» depuis le roi Louis XVIII y et ses
d^eux capitaines des gardes lui écrivirent pen-^
dsMftt qu'il étoit à Francfort, pour l'inviter à
Satire la bénédiction de leurs drapeaux. Il allé-*
gua, dm prétextes honnêtes pour s'en excuser.
Le véritable motif de son refus, c'est qu'il étoit
persuadé qu'un nonce du pape ne devoit pas
pjreodre un parti si prononcé , de peur d'aigrir
encore leS) esprits contre la cour de Rome, par
/
JEAll SIFRBIEf MAtlÀY. 7I
Fapparence d'une guerre de religion. Je dois
ajouter en même temps que Pie YI , dans sa
haute sagesse , approuva la conduite de l'arche-
vêque de Nicée, et qu'il lui fit même desremer*
ciments d'avoir su si bien deviner ses intentions.
A la fin de la diète ^ il se rendit à Dresde^
pour y remplir une autre mission du pape.
L'électeur lui prodigua les plus touchants té^
moignages de considération^ voulant l'avoii^
chaque jour à sa table ^ où il le faisoit placer à
ses côtés. « On se croit transporté dans un au-
M Ire 0ionde et dans un siècle meilleur que le
(f nôtre y dit le nonce en écrivant à sa coiir^
« quand on voit de près les éminentes vertus de
a la maison de Saxe. Il est impossible de rien
(T imaginer de plus édifiant et de pltiis respec-
te table « »'
De retour à Rome^ l'archevê^e de Nicée
jouit de plus en plus des bonnes grâces du sou-^
verain pontife. Pie VI le consultoit fréquem*
ment sur les plus hautes questions qui pot^^
voient intéresser l'Église ou le gouvernement
de ses États. Dans la conversation , il l'appetoit
toujours mon cher Maury, et c'est ainsi qu'il
le nomme dans les billets qu'il lui écrivoit ,■ et
qu'il ne terminoit jamais sans lui renouveler
72 VIS DU CARDINAL
Tassurance de ses sentiments les plus affec-
tueux (i). Il vouloit être instruit de tout ce
qui pouvoit intéresser Maury ou sa famille.
Quand spn frère vint le joindre à Rome, sa
sainteté voulut le voir aussitôt; et lorsqu'il me
fit venir à M ontéfiascone , en 1796, nepotes
suntjilii sacerdotuniy lui écrivit -^elle, pour le
féliciter d'avoir sauvé un des siens après la ter-*
reur. Enfin , dans le consistoire tenu le 21. fé-^
vrier 1794^ ^H^ le fit tout à la fois cardinal ,
et évéque de Montéfiascone et de Cornèto.
Mais 9 après avoir ainsi acquitté ses augustes
promesses j, elle fit encore plus pour lui; elle
daigna le visiter dans la demeure qu'il devoit
à sa munificence y dans le palais du cardinal
Zélada, qui étoit devenu comme le sien pro-^
pre; et, lorsque touché et confus de tant de
bontés, Maury essaya, mais bien vainement,
de lui exprimer son respect et sa gratitude , le
pape lui déboutonna son habit, et, lui met-^
tant la main sur son cœur, cerchiamo cib ch^è
nostrOf lui dit -il, « Nous cherchons ce qui
(c nous appartient (2). » Et certes, il ne se
I ■ I I I II ■ I ■ Il
(1) F'oxez, à la fin de la Vie, la note n** 14.
(2) Vojcz ^ ^ la fin de la Vie, Ifi note n" i5.
JEAN SIFREIN MAURY. j5
irompoit pas dans son excessive démence ! Dès
long-leraps, son protégé lui avoit voué un culte
filial de dévouement, de vénération et d'a-
mour, auquel il fut toujours fidèle. Qu'on lise
le discours de réception qu'il prononça tant
d'années après à l'Institut. Avec quelle efi*usion
de cœur, avec quelle religieuse amertume il
montre « ce vieillard vénérable, l'un des plus
u grands pontifes de nos siècles modernes, tou-
rc jours immobile dans ses principes sous le
« poids de l'adversité , offrant au monde le
a spectacle touchant et sublime d'une vertu
(( dont rien ne pouvoit ni ébranler la constance,
(( ni altérer la tlouceur ! ».
Le cardinal Maury reçut les félicitations de
l'Europe entière, au moment où il fut décoré
de la pourpre romaine. Tous les souverains en
témoignèrent au pape et au nouveau cardinal
la plus grande satisfaction. Le roi de Prusse
en félicita et remercia directement sa sain-
t
teté (i). Parmi tant de lettres intéressantes qui
(j) Cette dépêche est d'autant plus remarquable,
qu'il n'existoit encore à cette époque aucune correspon-
dance entre le saint- si(|ge et la cour de Berlin. Rome
avoit toujours protesté au contraire contre les souve-
y4 ^lE DU CARDINAL
acquirent une prompte publicité, on distingua
principalement celles dea princes de la maison
de Bourbon, ainsi que les réponses du chef
suprême de TÉglise. Monsieur lui atteste « sa
w vive et profonde reconnoissance d'avoir ré-
(c compensé le mérite du sujet qui s'étoît dé-
<( voué avec un courage si éclatant à la défense
H de la foi de Jésu&-Chri9t et du 4rône de saint
If Louis. * Monseigneur le comte d^Artois s^ex-
prime en ces termes : cr Le vicaire de Jésus-
ce Christ sur la terre est le digne ministre de
w ses volontés , lorsqu'il récompense le vmî cou-
N rage et le vrai talent. » EnGn le prince de
Condé dit dans sa lettre : « Il n'est point de
(f ministres des autels,, de princes sur la terre ,
u de nobles dignes de l'être , de gens honnêtes
f« de tous tes états, qui ne doivent regarder ce
i< bienfait de votre sainteté comme leur étant
w personnel (i). »
Mais, au milieu d'un si beau triomphe, le
cardinal Maury ne songeoit à profiter des fa-
rains^ dfe la Prusse , depuis qu'ils avoient pris le titre de
roi. La promotion du cardinal Maury ferme donc un
événement dans tes fastes de la diplomatie,
(i) Voyez y à la fin de la Vie, la note n* r6.
JEAM SIFHËJN MAURY. yS
veurs de Pie VI , que pour aller Tivre dans la
solitude. C'éloit toute son ambition quand il
quitta la France (i). Il y persista plus que
jan^ais dans ces temps de deuil et de larmes ^
ou, comme il l'a dit lui -même, « chaque jour
(c lui apportoit les nouvelles les plus déchiran*
a tes de son pays. » Deux de ses frères périrent
sur Féchafaud, et toute sa famille étoit proscrite
à la fois , par la plus implacable de toutes les
vengeances.
Je ne dirai que peu de choses sur son séjour
à Montéfiaseone. Il y passa plusieurs années
de suite sans jamais retourner à Rome, quoi-
qu'il en fût à une fort petite distance. Tout
entier aux devoirs de son état, il ne voulut,
en négliger aucun; et, mettant tout amour-
propre de côté, il n^officioit jamais sans prê-
cher en italien (2). Mais telle fut toujours.
■ * i^ ^ ■ I
(i) Voyez, à la fin de la Vie, la note n° 17.
(2) Dans la première visite pastorale de son diocèse ,
qu'il fit en 1 796 , à l'entrée de la petite ville de Valen-
tano, le gouTerneur lui adressa un compliment en
françois : le cardinal Maury lui répondit en la même
janguq. Sur le seuil de l'église, l'archiprêtre à la tête
du clergé le complimenta en italien : il lui répondit en
italien. Eafin un prêtre monta en chaire , et prononça
j6 . VIE DU CARDINAL
même en une langue étrangère , la force et
Tonction de ses paroles , qu'elles produisoient
une grande sensation. Je me souviens d'avoir
entendu les premiers prédicateurs de l'Italie ^
Fenaja, Marchetti^ le père Vincent, le père
Âmédée, qu'il attiroit à Montéfiascone; je me
souviens , dis-je , de les avoir entendus plu-
sieurs fois admirer sa facile et persuasive élo*
quence. Il visitoit souvent les églises et les
hospices. Il présidoit toujours aux principaux
exercices du séminaire, prodiguant les récom-
penses pour encourager les vertus et les talents.
Dans les années de disette ou de cherté, il
donnoit à tout son clergé l'exemple des plus
abondantes largesses (i) ; de même qi|e lorsque,
dans la détresse de ses finances. Pie YI eut re-
cours aux dons volontaires de ses sujets, il
voulut des premiers y contribuer de tous ses
moyens , en publiant une magnifique lettre pas-
torale, pour encourager ainsi doublement ses
un discours en latin : réponse en latin. Ce coup de force
inattendu suffit dès-lors pour donner à ses diocésains
la mesure de sou talent et de sa facilité pour parler
d'abondance.
(i) Voyez, à la fin de la Vie , la note n* 18.
JEAN SIFREIN MAURY. 77
diocésains à répondre à l'appel du chef suprême
de rÉtat.
n s'étoit entouré d'une nombreuse colonie
d'ecclésiastiques François^ parmi lesquels se
trouvoient plusieurs de ses compatriotes de Val-
réas, le curé de son abbaye de Lions et son co-
député de Péronne, M. l'abbé Gosier, un fils
du malheureux Foulon , M. l'abbé Demcin-
dolxy depuis évéque d'Amiens^ l'ancien curé
de Saint*Côme qu'il avoit connu en 1765^ des
docteurs de Sorbonne , dont il en plaça deux ,
MM. Diéche et Gandolphe^ en qualité de profes-
seurs dans son séminaire, outre qu'il en nomma
supérieurs M. l'abbé Piquet, qui avoit été son
maître à Avignon^ et M. l'abbé Reboul qui
y est encore vicaire général. Tous les jours il
8:6 promenoit avec eux en famille, et les avoit
tour a tour à sa table. Du reste, il n'aban-
donna jamais l'étude. Elle formoit le principal
charme de sa solitude. Il y consacroit plusieurs;
*
heures de la nuit^ et tous les loisirs que lui
laissoient le matin sa correspondance et les ^fr
faires du diocèse. Il avoit pour secrétaire le
bon et. loyal M. Mayet^ son ancien collègue à
l'assemblée nationale ^ actuellement chanoine
de la métropole de Lyon , qu'il a toujours chéri,
8o VIE DU CARDINAL
remmèneroit dans sa chaise de poste , en qua-
lité de domestique. Les passe-ports furent léga-
lisés par le ministre françois, sans la moindre
défiance^ et les deux voyageurs partirent pour
gagner Venise. En traversant la Cisalpine , ils
eurent le bonheur de n*êtrè pas reconnus, et
ils arrivèrent heureusement à leur destination.
Cependant, M. le comte Mocénigo, minis-
tre de Russie à Florence, avôit instruit sa cour
de là fuite du cardinal Maury. Paul 1" s'em-
pressa de lui offrir un asile dans ses États. « Si
i( je ne consultois que mon cœur et mes inté-
c< rets, répondit ^it, je partiroisi assurément
ce pour la Russie; mais j'appartiens à un corps
(c dont il ne seroit ni noble ni sage de me se-
« parer dans^des circods|,ances. Utie juste déli-
ce catessie ne më permet guère d4 quitter l'Italie
a avant d'avoir acquitté la dette que petit m'im-
i. * ■
l'autre (i). d
. De son coté, le cardinal Mauiry ayant in-
» 1 ■ f
singùlièrei On eut toutes les peioes du. monde à lui
faire accepter' une légère marque de reconnoissance.
Il vivoit encore il y a peu de temps, et je me plais à lui
rendre la jui>tiee qu'il mérite stous tous les rapports,
(i) Lettre à M. le copite iVIocénigo^ le 2 juillet l'jgSi
JBàN SIFREIN MÂUliY. &l
formé Louis XVIII de sa résolution^. ce prince
daigna lui mander : « L'offre généreuse que
(( l'empereur vous a faite me cause une grande
« satisfaction; mais je crois qu'il n'en faut pas
u profiter en ce moment. Ce n'est pas à jouir
u tranquillement de votre gloire que voua êtes
« appelé^ ce bonheur est réservé pour votre
« vieillesse. L'âge du saint-p^re ,^s infirmitéa,
u les cruelles épreuves aux quelles il est soumis^
u tout annonce que sa carrière ne sera pas jour
(( gue; et c'est au choix de son successeur que
K vous devez veiller. » ». )
Veut- on savoir maintenant jusqu'où alloit
l'adorable bonté de Louis XVIII pour le ;carr
dinal Maury ? Voici les augustes paroles qui
en sont le véridique et touchant témoignage.
Il est permis dans le malheur d'avoir un souve-
nir modeste d'un père , et d'environner son omr
bre des pâles rayons de sa gloire , quand surliout
l'inimitié ne cesse de venir la troubler jusque
dans son tombeau. , . .
« Je voudrois, ajoute sa majesté, quele fu-
(( tur chef de l'Eglise fût un homme d'un âge
« mûr, sans être dans la vieillesse; dont les plus
i< rudes épreuves eussent fait éclater le courage
« et les bons principes; qui eût déjà réuni tous
8^ VIE DU CARDINAL'
« les sttfFrages dans l'administration d'un dio-
u cése; dont l'éloquence fût connue de toute
Yc l'Europe , et dont la santé fut en état de ré-
t< sister aux fatigues qui plus que jamais seront
M inséparables de la tiare. Il ne manque à ce
H tableau que votre nom. C'est donc vous que
« je désirerois voir élever sur le trône pontifi-
(i cal^ et ce seroit le plus grand bonheur qui pût
ic arriver à la France et à l'Église (i). » Et plus
tard, le 20 octobre 1799, quand Pie VI eut
succombé à Valence^ au moment même où les
cardinaux alloient se réunir pour élire son suc-
cesseur ^ Louis XVIIl écrivoit encore au cardi-
nal M aury : « Vos lettres font du bien à mon
H âme. J'y ai reconnu à la fois et l'intrépide
a défenseur de l'autel et du trône , et le digne
M panégyriste du plus modeste des saints. Ces
it lettres ne font que redoubler mes regrets
w de né pouvoir conserver l'espérance que
u j'osois à peine concevoir l'année passée... En
w apprenant la mort de Pie VI , ma nièce s'est
fc écriée : JYe pourrait ^ ce pas être le cardinal
cf Maurj qui le remplaçât ! Ainsi vous voyez
(i) Lettre autographe de Louis XYIII, datée de
Mittau , le 1 2 août 1 798.
JEAN SIFREIIf MÀURY. 85
K que vous aviez les suffrages de Texpérience
a et de la vertu. »
Aussi bien , un tel excès de bonté avoit fait
si peu d'illusion sur le oœur du cardinal Maury ^
que sans avoir , disoit-il , même le droit d'être
modeste en reconnoissant son indignité ^ il s'é-
toit hâté de mander au roi que les Italiens ne
se donneroient jamais volontairement un Fran-
çois pour maître. Il ne s'occupa donc que des
seuls intérêts de sa majesté. Bientôt le sacré
collège y suivant l'impulsion de son respectable
doyen y M. le cardinal Jean-François Albanie
qui avoit porté de tout temps au cardinal
Maury la plus vive tendresse^ fit la démarche
décisive à laquelle le roi attachoit une si haute
importance; et à peine le nouveau pape fut
élu y qu'il confirma cet acte solennel de recon-
noissance auquel il avoit lui-même participé ,
en écrivant à Louis XYIII , de même qu'aux
Autres souverains catholiques , pour lui annon-
cer son avènement au pontificat.
Le cardinal Maury dut être pleinement sa-
tisfait; et^ ne soupirant plus qu'après sa solitude
•de Montéfiascone ^ dont la retraite des François
venoit de lui rouvrir les portes , il se disposoit
à quitter Venise, quand monseigneur le duc
84 ^I£ ^^ CARDINAL .
de Berry et monseigneur le prince de Condé ,
avec monseigneur le duc d'Enghien , y arrivè-
rent. Il eut rhonneur de les présenter au saint-
père , par qui ils furent reçus avec les mêmes
distinctions que si le roi de France eût été sur
^on trpne. Aussitôt après leur départ , il prit
congé. de sa sainteté^ et se mit en route pour
son diocèse.
Bientôt, après le pape quitta également Ve-
nise pour retourner à Rome. Le cardinal Mau-
ry s'y rendit de son côté, pour y assister à son
entrée : solennelle. Dans l'intervalle , il avoit
reçu, par un courrier de monseigneur le prince
de Condé , des dépêches de Mittau. Louis XVIII
lui témoignoit , par les expressions les plus
flatteuses, toute sa sensibilité et son approba-
tion de sa, conduite avant et durant le con-
clave; puis, il daignoit lui dire : « Le roi mon
(( frère est mort sans avoir pu reconnoitre le
(c courage héroïque avec lequel vous avez dé-
« fendu ses droits. Je n'ai pas plus de puissance
« qu'il n'en avoit; mais du moins je suis maître
(c de ma confiance, et je vous la donne (i). »
Le paquet contenoit en outre la réponse du roi
(i) Lettre autographe, écrite le 21 avril 1800.
JBAN SIFREIN MAURY. 85
«
au souverain pontife, et des lettres de créance
pour accréditer le cardinal Maury en qualité de
son ministre auprès du saint-siége.
Mais déjà les affaires politiques avotent
changé de face, et les François se trouvoient
de nouveau . maîtres de l'Italie. La cour de
Rome fut à cette même époque agréablement
prévenue par des propositions concilialoires
que lui transmit, au nom du premier consul,
M. le cardinal Martiniana, évêque de Verceil.
Dés-lors, le pape craignit de Vétre déjà trop
avancé en écrivant au roi , et la mission du
cardinal Maury ne fut point admise. Inutile-^
ment sa majesté le nomma -t-elle ensuite,
le 3 juillet 1800, protecteur dès églises de
France (i), pour masquer, en quelque sorte,
sa première et principale mission , sous un
titre plus modeste et plus pacifique ; Rome se
montra encore plus inflexible; bientôt même
elle fut amenée par l'empire des circonstances
qui s'aggravoient chaque jour, à contracter
(1) Chaque JBtat cathohque avoit à Rome un cai'dLaal
charge', sous le titre de protecteur de ses églises, de
faire toutes les demandes nécessaires pour l'expédition
des bulles et des brefs qu'on pouyoit avoir à ysolUciter.
86 VIE DU CARDINAL
avec Bonaparte un traité tout à la fois poUti-*
que et religieux y et un ambassadeur François
vint exercer^ dans la capitale de la chrétienté ,
une telle prédomination , que le cardinal Maury^
cédant aux prières de Pie YII ^ dut s'abstenir
d'y paroitre ; trop heureux qu'on daignât en-
core le laisser comme en exil à Montéfiaa-
cone (i)! Cependant, de loin comme de prés^
il est vrai de dire qu'il fit tout ce qui pouvoit
être en son pouvoir , pour répondre à la haute
confiance dont il avoit été honoré, jusqu'au
moment décisif où le pape s'étant lié d'une ma-
nière plua irrévocable encore , et toute repré-
sentation étant désormais superflue , il se vit
réduit à garder un profond silence.
Ici, pour la seconde fois, devoit se terminer
la vie politique du cardinal Maury. Tout son
désir, toute son ambition se bomoit à vivre loin
(i) Dans ces temps de persécution, M. le chevalier
de Yernègue, conseiller de la cour de Russie, mais
soupçonné d'être un agent de Louis XYIII , fut arrêté
à Rome, mis au château Saint-Ange , et hvré aux Fran-
çois qui le renfermèrent dans la citadelle de Turin ^ où
il souffrit une longue captivité. M. le comte d'Avarai
auroit eu le même sort ; mais , instruit de Tarrestation
de M. de Yemègue, il s'arrêta heureusement à Padoue.
JRAN SIFRBIN MAUBY. hf
de la scène du monde , entièrement ignoré dans
sa solitude. Mais telle ne put être sa deatinëe.
Les cardinaux alloient être contrainte de se
prononcer, et se trouver tous individuellement
en rapport avec le premier consul (i). 11 se
hâta en conséquence de faire part au roi de
ce cruel incident* Sa majesté lui répondit en
propres termes par une lettre en chiffres, datée
du 22 octobre i8o3 : « Le roi voit avec une
a peine bien vive la position personnelle du
M cardinal Maury. 11 faudroit être sur les lieux
u pour bien juger des sacrifices que cette po^
ti sition et l'unanimité des démarche» du sacré
u collège peuvent imposer au eardins^ Maury.
« Ce qu'il y a de sûr, c^est que le roi n^en sera
li pas plus scandalisé qu'il ne le fui jadis de
a lui voir porter un ruJnm tricohrijji). »
Cette dépêche fut très-long-temps à parvenir
au cardinal Maury. Qufind/ 1\ la rççtijL pw la
voie détourûée de Trient? et;d'Apçone, «ee^ col-
lègues avoioat effectivemept d^ éqnre 4'Nu-
poléon. Qjp^ f|it grandement ét^wé^ '4 Pads
comme, à Rome , qu'il a'aût poiAtJBMjti^. leMr
■ III *\ f . Ilf I ■ ■■! ■ ■■I» I «ll^lIt^W '«II 'J »^ >^ ^)
(i) Voyez, à la fin de la Vie , la note n* 20»
(2) Voyez, à la fin de la Vie , la note n? :?|.. \ .
88 • VIE bu CARDINAL '
exemple y et M. le cardinal Gonsalvl lui en fit
à Civita-^Yecchià lés plas vifs reproches^ au nom
même de sa ^inteté.
I Bientôt, les événements les plus ext)raordinai-
res se succédèrent, et le pape annonça qu^il se
rèndroit i Paris pour y sacrer l'empereur, en
même: temps que le sacré collège lui transmit
ses félicitations. Gett« fois, le cardinal Maury
ne ' cm I pas pouvoir se dispenser d^écrire au
nouveau souverain de la France (i). Luinnéme,
alors, rendit compte à un ami, dans une lettre
copfidentielle, des motifs qui déterminèrent son
assentiJnent. Je vais la mettre sous les yeux des
•lecteurs , afin qu'ils cônnoissent sa pensée tout
entière.^
• > « Depuis Torigine de nos dissensions, dit-il ,
« toutes mes opitiious politiques ont eu la plus
i<ir» ^ande' ptiblichê et là connëxioti. la plus in-
»if ^àtjiable. Mais la sphère de mon activité s*est
-A^'ttûîquèrafélftt cbriceïitrëe à la tribune nàtio-
-#4ia}e. Mon nôm'tae fut et ne se trouva jamais
'tt'tnêlé à' aucune espèce d'intrigile. Enfin le
'^^ gouVé*iiei!iiiétit actuel, que j'ai la consolation
<t de voir revenir tous les jours à mes anciens
. (r«J "U ijiUJ /j. . J. f — ■ '* ■ ■ — r • •
(0 Vofeii à la fin dti la Tie , la note n° aa.
JEAN SIFREIN M AURY. Sq
ft priticipes de coDstituiîon , de législation et
fc d'administration , me fournit la plus authen-
« tique apologie de ma modération et de ma
i< doctrine.
c( Je n'ai jamais voulu me rapprocher , il est
« vrai y du gouvernement républicain que j ai
a toujours cru inadmissible ^ précaire et illu-
(( »Dire dans un pays aussi étendu que la France.
(( Mais, après quinze années de discordes, mes
H immuables principes, redeveuùs tout à coup
V dominants, mont rallié, de corps et d'âme,
V au. rétablissement de notre monarchie.
« Là devoit finir, et là aussi a fini pour moi,
«comme pour l'histoire, la troisième révolu-
n tion françoise. On a donné toute la publicité
«possible à la lettre de félicitation que j'ai
« adressée à l'empereur, après son avènement
« au trône. C'est pour moi une distinction par-
ce ticulière dont je suis bien loin de me plaindre,
^ parce que nia: conscience, qui aime le grand
(c jour, ne demande et ne veut avoir aucun se-
(c cret. J*avoia pour garants de ma déclaration
(c et de . ma loyauté , dans cette mémorable
(i circonstance , mes principes bien connus de
« royalisme que je n'ai jamais, cachés à per-
tf sonne ; Texeiittple instructif de nos deux ré-
^
go VIE DU GAHDINAL
ir volutions antérieures qui exclurent du trône
« les descendants des fondateurs de la monar*
a chie et la postérité de Charlemagne , et dont
« le terme se trouve marqué dans notre his-
tf toire , avant l'extinction des deux premières
i( races de nos rois ; l'engagement public de
M mon honneur^ qui est pour moi d'un plus
« haut prix que ma vie ; mon inséparable union
(c avec le pape et avec l'unanimité du sacré
u collège, qui, en me traçant ma route, m'a-
u voient imposé le devoir le plus sacré de les y
c< suivre; le salut public qui est, en dernier
u ressort, la suprême loi de l'opinion et des
u théories; l'assentiment universel des habi-
« tants du territoire françois dans toute l'é-
« tendue du globe ; enfin , la reconnoissance
« préalable et décisive de toutes les puissances
i( catholiques, et de presque toutes les autres
i< cours f qui ne semblent revenir ou plutôt s'ar-
« rèter sur leurs pas, que pour leurs seuls in-
(c téréts.
« Tels sont les motifs qui m'ont déterminé,
(c Quand on approfondit cette question de droit
c< public , on se voit bientôt forcé de reconnoi-
w tre qu'il n'y auroit plus aucun gouverne-
u ment légitime dans le monde , si , en genre
JEAR SIFREIN MADRT. 9I
ir de souveraineté, le fait , quand il est cons-
ce tant et solidement appuyé au dedans comme
<c au dehors, m devenoit ou n^établissoit pas
cr le droit ; car l<s origines sont ici connues de
u tous les côtés p pour le passé comme pour le
« présent, et il l'existé aucune mooarchie qui
fc n'ait essuyé dts révolutions politiques , ou
tf des changemeits de dynastie assez fréquents.
ce Or, je ne put adopter un système politique
ce qni boulevereroit l'univers , en dénonçant
a tous Les souvesdns actuels comme des usur-
fc pateurs auxquels il ne seroit plus permis d'o-
« béir.
« C'est ainsi , tonclut le cardinal Maury dans
ce cette lettre si brte de choses et de logique ,
ce c'est ainsi que toujours de bonne foi avec
ce moi-même conme avec tout le monde, j'ai
fc médité mes de\)irs dans l'ordre social, n Et
moi, depuis surtoit qu'un eocemple fameux est
encore venu consicrer et confirmer l'évidence
tutélaire de ces pincipes nécessaires au salut
des peuples , je diai après lui , en répétant les
anciennes paroles pi'il fit entendre à la tri-
bune de notre prenière assemblée : qu'on dé-
n<Mice tant qu'on v>udra le cardinal Maury à
Fanimadversion pudique, les faits parlent ici
Q2 VIE DU CARDINAL
plus haut que toutes les calomnies^ et tôt ou
tard on lui rendra justice.
Mais peut-être osera-t-on dire qu'en rem-
plissant un devoir^ il est vrai, il consulta aussi
son intérêt. Et depuis quand l'est-il donc plus
permis à l'honnête homme de suivre la droite
ligne ^ lorsqu'il peut avoir un intérêt à ne point
en dévier? S'il avoit la foibless de céder à une
crainte aussi pusillanime^ il nériteroit au con-
traire les plus graves reprocher Maury songeoit
si peu à ses avantages personnes^ qu'il s'entoura
plus que jamais des siens ^ S€ regardant pour
toujours fixé en Italie. Il plaçî toute sa fortune
sur la tête de son frère, qui .voit été son ami
de cœur, son confident le )lus intime , son
compagnon d'exil , et qu'il at)it rendu de tout
temps le maître absolu de e qu'il possédoit.
D'ailleurs , malgré son tem]érament robuste,
il sentoit qu'il alloit entrer {ans la vieillesse,
et alors même , pour la prenière fois de sa vie,
il fut assailli par de longue; infirmités qui lui
agitèrent les nerfs, au pont qu'il étoit hors
d'état de tenir la plume. Faut-il ensuite des
preuves plus palpables é son désintéresse-
ment ? Il auroit rougi de devoir descendre à
une pareille justification ; mais je ne dois né-
JEAN SIFREIN MAURY. qS
gliger aucua moyen de faire connoitre jusqu'où
alloit^ sur ce points son ombrageuse délicatesse.
Déjà, quand il fut envoyé à Francfort, il
n'avoit voulu se prêter à avoir aucun manie-
ment des fonds destinés aux dépenses de la non-
ciature; et Pie VI ^ sur sa demande expresse,
en confia le soin à un nommé Bartolommeo,
dont il avoit lui-même éprouvé le zélé et la fi-
délité dans son voyage à Vienne.
Déjà> quand il fut fait cardinal, il avoit
supplié Pie VI de vouloir bien lui permettre de
faire seul les frais de sa promotion, que ce gé-
néreux pontife désiroit de mettre entièrement à
la charge du trésor apostolique.
Déjà, il avoit, à la même époque, refusé
5o,ooo francs que M. le cardinal Joseph Al-
bani , neveu du doyen du sacré collège, lui avoit
offerts en pur don ; et s'il consentit à accepter une
somme de 40,000 francs du vénérable marquis
de Mirepoix, ce fut pour en gratifier aussitôt
madame de Polastron, sa fille, qui est encore
vivante, et qui ne démentira pas ce trait si ho-
norable à la mémoire de son père.
Toute la conduite du cardinal Maury a été
en harmonie avec ces sentiments élevés. Moi-
même, dans les jours de malheurs^ j'ai souvent
q4 ^^^ I>U CARDIMÀL
été le distributeur de ses largesses^ qu'/7 regar^
doit y disoit-il , comme des restitutions à la Pro^
vidence. Voici la copie d'un billet resté entre
mes mains par hasard. Il est en ce genre un
monument précieux, ce Je soussigné reconnois
(( avoir reçu de son éminence M. le cardinal
(c Maury 600 livres^ comme subside de religion
« et de charité dans mon état de dix ans d'exil
(( et de dépouillement : voulant que ce billet soit
« au moins un témoignage authentique de ma
<c reconnoissance pour mon illustre bienfaiteur.
« Signé J.S.-M. Scipion^ évêque de Sénez. »
Ce digne prélat ne s'offensera point de cette
publicité à laquelle le cardinal Maury est to-
talement étranger (i). Je puis encore citer
M. le cardinal de Clermont-Tonnerre qui , se
rendant à Rome en i8o5, arriva à Montéfias-
cône y sans avoir un anneau épiscopal à son
doigt. Le cardinal Maury lui présenta son écrin
pour qu'il y prit lui-même la bague qui lui
plairoit le plus, et l'évéque de Châlons choisit
une superbe topaze orientale. Tel est le noble
— ^___^ . . — ^^^.^^ ■ — ^— rtr I -if _ -
(i) Monseigneur Tancien évé(|ue de Sénez n'est pas
rentré en France , et il a fixé sa résidence à Yiterbe dans
les Etats du pape«
JEAN SIFREIN MAUBY. g5
usage qu'il fit de sa fortune si légitimement
acquise; et certes on ne se livre pas à de vils
calculs d'intérêt, quand on a l'âme si grande
et si généreuse ! Ainsi , continuons sans crainte
l'examen de la dernière partie de sa vie sur la-
quelle sont tournés nos, regards.
M Je ne doute pas de la sincérité de vos félici-
K tationsylui répondit l'empereur, et vous pou-^
« vez être assuré de l'intérêt que je prendrai
(( dans tous les temps à votre satisfaction , et
<r de l'estime particulière que j'ai pour vous(i). »
€ette lettre étoit plus que suiBsante pour lever
l'interdit jeté sur sa personne ; mais il ne pa-
rut point à Rome ; il ne se mit pas sur les rangs
(i) Lettre écrite A Mayence le i** vendémiaire an XIII.
M. de Pradt dit en parlant de celle à laquelle elle étoit
en réponse : « Napoléon la reçut à Aix-la-Chapelle ; il
« me dit le même jour : J'ai reçu une lettre du cardinal
« Maury, il me dit les plus belles choses du monde,
«c mais je sais à quoi m'en tenir. » J'ai l'original même
de la réponse , et le passage que je cite s'y rapporte mot
à mot. Ce n'est pas à moi ensuite à expliquer la diffé-
rence des deux versions. J'ai du , pour la suite de mon
récit, faire connoitre le document authentique sur le-
quel repose la vérité du fait tel que je ne crains pas de
le présenter.
96 « YIE DU CARDINAL
pour accompagner Fie VU ; et il ne fit même
aucune démarche pour obtenir le traitement
de cardinal françois^ quoique Napoléon lui
mandât par une seconde lettre plus expressive
encore que la première : w Vous ne devez pas
« douter que je ne saisisse toutes les occasions
(c de vous convaincre du véritable intérêt que je
« prends a tout ce qui peut faire V objet de vos
<i désirs, ainsi quede la parfaite. estime que j'ai
« pour vous (i). »
Néanmoins , l'année suivante^ Napoléon étant
venu à Milan , pour se faire couronner roi d'I-
talie , et étonné peut-être de ne l'avoir pas en-
core vu à sa cour^ il le prévint gracieusement y
et le fit inviter^ dans le mois d'avril^ à venir
assister à cette cérémonie , qui devoit avoir lieu
le 25 mai ^ ou à se rendre à Gênes si l'avis ne
lui parvenoit pas à temps.
Le cardinal Maury partit donc pour Gênes.
On vouloit de suite le combler de faveurs, et le
ramener en France; mais la crainte qu'on ne
l'accusât d'être venu vendre ses principes à la
fortune, lui fit préférer de retourner dans son
(1) Lettre écrite à Paris, le 5 ventôse an XIIÏ (24 fé-
vrier i8o5.)
JEAK SIFAKIN MÀURY. gy
humble diocèse. Napoléon , juste apprëdiac^uf
<les sentimeats généreux, agréa ses extuse^ji
toutefois, il lui fit promettre un préèhain
voyage à Paris (i)vll y vint en effet, mais en
1806 seulement, après avoir séfcmmé uftcPan'-
née entière à Montéfiascone ; et quoic}ue Mij-
oœur sentit,, après une si longue absence, le
besoin de revoir sa patrie, et quelques^ ënbiens
amis échappés au plus, destructeur dcis âélaiiî ,
une délicatesse mal fondée Fyauroit reteim
long*lemps./enoQre, si M. Portalis, alors mi-
nistre des cultes , ne lui eût renouvelé l^rivita-
tion obligeante de se rendre dans ta ca^itiàlé.
A cette époque ; de nouvelles difficultés s^é-
toient déjà'^levées entre la Fraheê et RùmeV^liié
(ry'Yoici'cétoimént M; âe Biussec'iéhd compte de
cette entrevue à Gènes '^•dms^ei^J^mûtrf s ÉUr'tùiré^^
riew^dupalaiê, qu'il vient^de ptibKerv ti6m.»I', |Mi^é^4^^ '
« Je vis sortir du palais un prélat dont le front élevé' ,
« la démarche ferme et la physionomie calme et spiri-
« tucUe; me .frappèrent. On me dUf que* v*ëtd$t'le cardi-
« ^nalMàury, qui pendant Le gom^rnemisnt de l^asséin-
« bUe GCMtitnante ^étqif fiait une i^r^nde» 'réputation,'
(ciaotabt par .ses taleots^.qne par «on' «beau caractère.
n J'appris* sdûrs que ieTésultat de sctnaudi^ce étoit son
« vetourfen/Francejii^ « •' ^*
7
gQ yXE. ou CARD'lNAt ■
cardybai Maury slabstiot d'aller en personne
prendfe les ordre^^de PieVll^ de peur q<u'on
QÔ.eitâl. qu'il ambitiofliDoit uAe Bitôsion spéciale;
mais^.ftu mûtne»! de son départ^ vivement tou-
ché, des ^bo&tés^ du sàim^père , il pria Mv lie car^
diiial GoQsalyi d'être l'interprète eC le garatit dé
sa.reQQ»Qolssanoe>^ « Mon zéle^ajouCoit-il àûm
<f 9a: l^tti^^ d'^ pas heaoÊB d'être exd té. D^aiW
«l^mfifijit «onnoia i^tre émMience;, je sui^
«> e6f tain que» ;e&,<|u'«lleiiè peut pais dbtéhif per-
ce 8f^n^ ne l'obtieâdrà''^ J'obsenrverai, je M'iti-^
(< £(}çw^ra^3i^t^j^)]^r^»d;8 tnon^nieUxpimrser-^
((.;iriis.Ropie(ï-)*. n>. : . . '»;> /. ^>:'.;^ -
j}l a-rriy^ hVwî^ vers la fin^djurotoi^lide mai
ido6.. Le 20 s^pteipû^Mie ^ il fut fait preisier au^
mônier du prince Jérôme^ et au mois d'octo-
bre, 9n lui donna le tr^it^iï^^n^,dçiÇi?ifd.ipa^ frî^p-
çoi|^f-|l s'étoittotiJQur$. proposé de retourner a
cejttainémeépoqui^ en ItaUei(!i)i; On hii dit dV
li- -, - •' "•
-.•,.•»> r,. . . : * '\ . \ ■ ' ' ' ■
I ■
(i). Lettrev^rile à Méntéfia^oiie f le<2f av»il 1806. •
X?i Telle étoile son i/ofÂnidik bkii:ia«rcl»e* Jfele'sàvois
ay^ çf^rûtiH^^Ar tj^us mes i^apporite domestii|iiies ; mais
ei^ -^pieî la preuve •'par* sa correafrafaidaiiee^ ^ G'eiH'la
« main , à M. Fabbé Mayet, c'est la traisièfiie'foisy Aaon
JEAN SlFRElIt .MAUBY. QQ
bord qu'il falloit attendre le printempi, et son
voyage fut ensuite différé sous divers préteoBteil»
Le véritaUe molif qui le fit retenir à Parié, ce
furent les démêlés avee le pape , qui pretidiënt
chaque jour un caractère si hostile, qiÉéVéo-
eupation des Etats romains paroiésoit iittâli^
nente, et que déjà il étoit quéstiôli d^éftôigfiier
les cardinaux de la capitale dé 4a èkrél^ëMéJ
Cependant , les querelles» étdieÉlt jMireinént'tèm-
porelles, et le fond pi^iticipal de la ûùnttmëtéie
—- I .■ TTTT
M cher abbé , que je vous écris 4çpuis le cQittmeiiC4fnf^t
« de l'automne dernier, sans avoir reçu de vos nouyelUs^
« Plus je connois votre amitié et votre exactitude , plus
« je suis cruellement inquiet de votre silence. Je. pi^rs
« demain pour me rendre à Paris... Selon mes calculs,
M je pourrai arriver à Lyon du 12 au 1 5 mai prochain.
« J'en partirai le lendemain , et metrouvaii^t préside; je
« me réserverai de {^ir à fond s^tre inèéresstmtéviHe à
u mon retour^ dans le moi» de s^temktei'J'e dealer à¥^
« demment de vous y trouver, et de pouvoir vousiytpW»i
u ser $ur mon cœur. Je veux garderie {dits sév4ré''^hMr^
tt gnitQ. Adieu. Je vouid eiiihrasseet.j|sr tk«88i|ilk- dé jié^
« dans l'espérance de vous re,voftv. » fit «me ansiée àptb^
soiii arrivée à Paris , il écrivait à Pie VII, l« 9 ïttai^iSto^ t
J'atiendis m^ec la paix le^relour 4^ l'emp^tffur, pûur
» • • •
avoir ma liberté, '* \ . •
109 ^a£ DO GAROIN4L
fuit eucore inieux eomprendre quand il loue le
silence daT^ar^et y if ui depuis.*:. Le premier^
U.v^^a des plenrrsurla mort de Malesherbes^
qu'il ne craint pas de nommer Pun des mariyrsy
et d^splus iUastres martyrs de nos fatales dis-
écries* Qtîe u ensndte il décerna de magnifi-
qujB$ louanges à Napoléon^ il ne fit qu'exprimer
<kft sentinaenta çomnniDs alors à tous les Fran-
ge; .k : Je ne: confond» pas, <lisoit liouis XVIII
«ilw^noièflQie /je ne cotiTcHids pas M. Bonaparte
axàveâvceux^qui l'ont précédé; jWime sa va-
w lèùr^ 3^s jtatents miUtaires; je lui sais gré de
(T plusieurs actes d'administration ; car le bien
w qt(ë'l*6rl féira' à mon peuple mô sera toujours
« cîier ifi). » TVIâis qui eut osé s'écrier avec le car-
oinal Màùry : Ùest assez de victoirfiSi assez de
l\f ^Ij.. ..I., '■ '• ^^
tri^phes , fissez ^e prodige $ ; la France soupire
^rèfrMiP^i^ rSiW%' doute > il y avoit quelque
mfyei^eà bèurter ainsi la passion dominante du
p/lus 'ardent «les guerriers. Et ce n'étoit pas la
première fors qu'il adressoit ce langage pacifi-
q^ë k fefmpereùr;'car , en 1806^ il le lui tint
O 'î • ■ : . . •- •«
: . (jf) .^^p^Q^.^e.Xouis XVHI A M. lepcésideot de
Meyer, faite le 26^^rMr 3t9o3, et pubUée par Mon^
\
JEAlf SIFBEIN MAO/RY. lo5
à Géoes , el l'empereur fit alors cette belle ré*
ponae : (f Quant à moi , je me contente de ne
(c pas désirer la guerre sans la craindre. C'e«t
u le momei^t de la force pour la France. C'est
<( un torrent. Si on n'a pas la sagesse de donner
« à se^^fiux le temps dé s'écouler^ il renveiv
« s^ra tout autour de lui. » Napoléon fut heu-
reux dans $^ preiiiers pronostics; mais le tor*
l*entliAi-mêine finit par se dessécher et se perdre
dans «a cojurse trop vagabonde..
Qne sQiU auprès de aes grands traits , em-
preints tmit à la fois d'une sage hardiesse et
d'un patriotisme éclairé, que sont les misérar
blés jeux de moti^ par lesquels eerlains esprits
jaloux et vindicatifs, pas assez francs pour re-
procher à Maury le seul et véritable grief qu'il
venoii de commettre , feignirent un apparent
courroux contre lui , pour n'avoir pas voulu se
prêter à laifi^er avilir dans sa personne la di-
gnité de prinoe de l'Église ? Et c'est au cardinal
Pttbois qu'on osoit le comparer; à]>ubois, ce
vil ministre, le corrupteur de son auguste élève,
U boute idu éAevffé fran^oîs ^ et que la seule adu-
lation avoit pu introduire dans le sanctuaire
des lettrerl Maury dédaigna de pareils outra-
ges ; mai^^B^iie ses côliègues s'étaùt ^oublié
I04 VIE DU CARDINAL
au point de lui demander un jour en public
ce qu^ilpensoit donc valoir: -^Très-^peu quand
je ine considère , reprit-il froidement , mais
beaucoup quand je me compare. La phrase est
presque littéralement de Voltaire , qui écrivoit
à l'abbé d'Olivet : ce Chaque académicien ^ en
w considérant ses confrères , les trouve très-
ce petits y pour peu qu'il ait de raison , et se
(c trouve très-grand , en comparaison, pour peu
(c qu'il ait d'amour-propre. » Mais si le cardi-
nal Maury dut sa pensée à Voltaire, on convien-
dra du moinS' que sa mémoire le servit bien à
propos (i). ;
Ce fut à cette même époque qu'il voulut pro-
fiter des instants de loisir que lui laissoit le sé-^
jour de la capitale, pour revoir le Discours sur
V éloquence de la cfudre, 11 en fît comme un
ouvrage nouveau qui devint un grand traité
d'éloquence, quoiqu'il ne le publiât en 1810,
que sous le titre ^ Essai sur V éloquence de la
chaire (3). Puis, trouvant que ce même ouvrage
éfoit susceptible de plus de développements, il
l'avoit repris en sous-œuvre pour en faire paroi-
* ' ■ ' ■ ■ I ■ ' ■ « ^ I I ' ■ ' M I ' ' ■■ ■
{,^\- Voyez* k la fin de: la: Vie, la note ri*à4-
(^, . VojrfiZi ^% h ^v^4^ la Vie > la noXfi 11° a5^
JEAN SIFREIN MAURY. I05
tre une troisième édition. II vouloit , en parti-
culier, consacrer un chapitre entier à notre
barreau, et il s'étoit en conséquence livré à un
long travail , pour apprécier le mérite de nos
plus célèbres avocats et jurisconsultes, savoir :
d'Âguesseau , Élie de Beaumont , Cochin , Loy-
seau de Mauléon, Beaumarchais, Bergasse,
Lalli , Dupaty, et surtout Linguet qu'il auroit ,
ce me semble , traité plus favorablement sous le
rapport oratoire, si je dois en juger d'apirès ses
extraits. Je trouve également parmi les nom-
breux matériaux qu'il avoit préparés, une no-
tice sur les orateurs chrétiens-allemands dont
les principaux sont Reinbeck, qui vivoit sous
Frédéric-Guillaume I"; Mosheim, docteur et
professeur de théologie à Gottingen ; Jérusalem,
prédicateur à la cour de Brunswick; Spalding ,
ministre à Berlin; Rosenmûller, à Leipsik;
Sturm, dont la reine Elisabeth Christine, épouse
de Frédéric II, a traduit une partie des œuvres
enfrançois, etc. (i).Mai8 des affaires plus graves
(i) Quel (|ue soit l'usage que le cardinal Maury dût
faire de ces- notes sur les prédicateurs allemands , il les
auroit sans doute jugés avec la plus grande impartialité.
Un ministre protestant qui réunissoit à beaucoup d'ips-
.io6 VIE DJU CAôDINAI.
et bien autrement importantes vinrent l'arm-
cher à ses études chéries , et absorber toutes ses
4
méditations.
Ici, mes y^ux se mouillent d« larmes, et je
ne puis continuer ma tache, sans un sentiment
profond de tristesse et d'amertOme. Je vois ses
anciens amis s^; séparer de luî^ le$ nouveaux
Tabandonnent. L'un l'accuse d^ apostasie reli-
gieuse et civile; cet autre le dénonce comme
un artisan de trofMes et de discoïde. On dé*-
naiure, ou envenime toutes ses actions. Tous,
en un mot, semblent se réunir pour l'accabler,
à l'envi, d^ leurs coups redoublés^ Et moi, q«i
suts^je pour repousser ces attaques? Celui qui
faisoit ma force n'est plus. Qh l s'il avoit dai*-
çpé lui-même plaider sa cause I ^ Mais il la dé*-
(( féroit, disoitril; loin du tem{)S présent, à
$< 4cetie époq\ie où l'on juge les. hommes par l^s
K choses^ et non pas les choseis par les hommes ;
M à ee tribunal des morts, où le oalo^ porte l^
traction un esprit sage et judicieux, M. Yogel, lui écri-
vit après avoir lu V Essai sur V éloquence, « qu'il étoit
« à peu près le seul litte'rateur catholique qui eât parlé
« 2^vec beaucoup d'éloges, du premier, du plutôt du seul
« véritable orateur' protestant , de ce Saùrinque La
<( Harpe né daigna pas même nommer. »
JEAV SIFREIN MAURY. IO7
« lumière daw l'âme , parce qu'on y cherche la
« vérilé^ et non pas la victoire, o L'esprit de
parti ^est en effet si injuste et si aveugle ! Il ha-
sarde d'i^bord ses jugements sur parole, et ils
soat ensuite, le plus souvent, accrédités de
même par la passion qui ne raisonne pas. Mais,
si l'amitié se me fait illusion, il ne s'agit pour
éclairer les esprits, que d'exposer les faits sous
leur véii^le jour. Et puis , non hoc prœci^
puum amieorum munus est, prosequi dejunctum
ignavo/jpi^tu (i) , me dit un cceur magnanime,
en relevant ma foiblesse par un illustre exemple;
laisse là ces pleurs Mériles , songe que tu as un
grand devoir de piété filiale à remplir, et sans
plus délibérer, hâte-toi de poursuivre.
]L»a Aempêite, qui avoit si long-temps menacé
Home, ayoit enfin éclaté; déjà le souverain
pontife éloît détenu à Savone , et l'Église de
France y triste «et délaissée , mais toujours étran-
gère à ces funestes débats, sur lesquels elle ne
cessa de gémir , aUoit bientôt se trouver veuve
d'uu gr^nd : AomI>rç de ses premiers pasteurs.
« Napoléom ; jEj^loilB r, , S0lo& l'auteur des quatre
i< Concordats^ Q'<é(eoutpit que sa fougue ou son
■ » y ■ I Wn i' ■■■>! I l ' i M ' 'l'I V ' ' " *T^ y M ■ * " ' » r ■ I ; ■■!< M l' M ■ h.
. «•.•'•■ ■ .•.••■•
I » •
I08 VIE DU GARDIINAL
c< imagioaiion^ il marchoit au hasard ^ en obéis-
u sant tantôt à Tune, tantôt à l'autre , ou bien
u encore à toutes les deux à la fois. » Ensuite^
M. l'archevêque de Malines nous apprend ,
« que les embarras dans lesquels l'empereur
a s'enfonçoit tous les jours davantage ^ l'ayant
i< enfin éclairé , il finit par où il auroit dû corn-
a mencer, c'est-à-dire, par appeler des guides
u qui le dirigeassent sur cette terre dont il se
a fatiguoit à parcourir les profondeurs vagues
c< et inconnues de lui. Tom. II,pag. 44?; 44^
« et ^5j. »
Cette controverse ainsi réduite à sa plus sim-
ple expression, autant M. de Pradt avoit d'a-
bord blâmé l'empereur, autant il censure la
conduite de Pie VII, ce qu'il accuse d'avoir
K manqué à la justice pour ses intérêts partr-
« culiers. S'il existoit, pouf*suit-il, un tribunal
(( auquel une pareille cause pût être portée,
« le pape y seroit couda mné.P^g'. i52 et i53. »
Voilà bien l'opinion de M. de Pfadt. Après
une profession si solennelle, il ëembleroit que
le cardinal Maury devroit au moins être laissé
par lui à' l'écart* Coi^mient' donc vient-il l'im-
pliquer dans ces graves- discussions, et le con-
damner comme un arfSsawdè' discorde ? La
JEAM .HIFAElfii MAURT. IO9
cf science ecclésiastique, dit-il, n'avoit pas foiv
c< mé le food de ses occupations. Pag. 4^2. ai
Il auroit dû au moins l'excuser en partie , pour
cause d'ignorance ; a mais non , ajoute*t-il en
a nous révélant une mercuriale très-vive qu'il
« fit à Napoléon , vous ne pouviez vous flatter
Cf d'un autre résultat , en abandonnant le clergé
H à l'exemple de l'opposition journalière du
« cardinal Fesch , à la débilité séculaire du caiv
ce dinal Dubellpi , au dévergondage du card^
u nalMaury. Pag. 498 (i). n
Ici f je ppurrois répondre à M* Tarctievèque
de Malines. que nul n'est juge dans #a^ ipropre
cause y et repousser ses reproches sanglants el
dénués, de toute preuve , pai: le témoignage
désintéressé d^ M. le comte de Montbolon «
qui a£Brme que lorsque M. de Pradt voiJui
sonder le ccçur de Napoléon y après la dissolu--'
tiotp^du. concile^ V empereur ne se laissa pas pé-^
métrer {j£)\ d.'où il Taudroit xonolune que c'ef4
uniquement son opinion, que >ce prélat nous. a
donnée sous cette tournure oratoire; -
Mais je consens^ à le prendre luiHnémeipour
i« r i I
>?>*'* • ' -^'^'
'.' »•
' •(*) ^qfva, àlafin-dela Vk, lâhot(Bll"a6.•
. ■ 42) . Ré^xiçf^ isur les quatre Concordais , pa{;. l'^^A -
112 VIE DU CARDINAL
Je m'abstiendrai de presser M. de Pradtpar
de nouvelles, questions^ quoique je n'eusse peut^
être besoin que de le mettre . ainsi en présence
de lui-mémety pour lui faire orectifier^ par au-'
tant de désaveux solennels^ la plupart des ju-*
gements qu'il porte sur le cardinal Maury.
D'ailleurs 9 un soin plus grave, réclame en ce
moment toute mon attention.
Le cardinal lVIa,nry fut nommé archevêque
de Paris à; Fontainebleau |, Je i4 octobre 1810.
Iji <iUt à l'empereur qu^il acceptoit cette grâce
avec, reconnais wnçCf parce qu^iiétoU sûr qu'elle
ne l^engaçeroit à rien qui pHlJêtre contraire à
ses devoirs. « Je vous connois^ lui répondit
(c Napoléon^ soyez parfaitement tranquille >: je
« fïe veuK rien.qui.ne s(>}t;;Cpn£prme aux lois
«'di& l'Église-..^) .:• •:;i'.: '. -
. Le cardinal. Maury reVintife<jour même .à
Paris. Dès le kndemain , le ehapitne de Notre-*
de Yerçeil , d'Evreux , et M. VaWé -EWfïj ^^ ^^ B^^*^
Fontana. La deuxième fut formée de MM. les cardinaux
Fesch , Maury et Caselli ; de MM. les archevêques de
Tours et de Matines; de MM. les ëvêques de Nantes ,
Ae Trèrés, dtB^rsux, et de Mi l'abbe' EiMty. M. le car-
dinal Fesch fi^tdmt. Lies quatre ConcùràùéSyX^v, 11^
pag. 45o*"' ■'.;«.. •;,;-• .'rii. ;^M» '• •».■
JEAN SIFREIN MAURY. Il5
Dame , instruit de sa nomination par le miiiis ^
tre des cultes ^ s'assembla , et le nouveau tiiu^
laire fut élu, à l'unanimité des suffrages, ad^
mirustrateur du diocèse , durant la vacance du
siège. Tous les vicaires généraux furent pré-
sents à cette assemblée du chapitre métropoU-r
tain, et son vœu fut présenté au cardinal Maury
par une députation solennelle (i).
Le cardinal Maury accepta ces pouvoirs codt
formes aux lois de l'Église , et plus particuliè-
rement aux règles de discipline du clergé de
France, telles qu'il les avoit adoptées et sui-
vies dans un cas parfaitement identique , sous
le règne classique de Louis XIV, de 1681 à
1693, sans aucune animadversiojD des trois
papes. Innocent XI, Alexandre VIII et Infio-
cent XII, qui occupèrent la chaire apostolique
durant cet intervalle. Dès-lors, cette mesure
conservatrice, n'étant pas une innovation, mais
un exercice du droit commun, ne pouvoitji^é-
riter ni blâme ni censure. Déjà, elle étoit en
vigueur sur un grand nombre de nos siégQS
épiscopaux , et le chapitre de Paris y avoit re-
cours pour la seconde fois. Bien loin de vouloir
— — — — " —————— V '
(i) VoyeZy à la fia de la Vie , la note n® 27.
8
It4 ^Ifi 1>U CARDINàL
s'affranchir du joug des souverains pontifes, en
instituant ses premiers pastears, notre Église
nationale reconnoissoit son entière dépendance ;
et le cardinal Maury en écrivant à Savone dans
les termes les plus humbles , les plus respec-
tueux , pour solliciter son institution canoni-
que^ voulut en<eore accompagner sa démande
de cette protestation de foi solennelle : « Rien
tf au monde ^ très-saint père, ne me sera plus
w sacré fet plus inviolable, que de montrer et
'«r de professer jusqu'à la mort , que je suis atta-
tr ^é par le lien le plus étroit de l'obédience
ti et de la communion, à votre sainteté, le vi-
^ caîre de Jésu^ Christ sur la terre, le chef
"ft suprême de l'Église, et à la chaire de saint
a Fierre , qui est le eentre de l'unité catholi-
H que. (i). » Enfin , de quelque manière qu'on
veuille présentement envisager cette grande
-question, sur laquelle il ne s'éleva alors au-
cune controverse, et qui eut incontestai^lement
4e tnérite de pfrévenir le danger presque inévi-
tabliÈ d'un schisme (2); ce qui fit la matière
>
(i j ybjrez , à la fin de la Vie , la note n** 28.
(2) Plusieurs fois Napoléon , humilié que sa volonté
rencontrât des obstacles, dit au cardinal Maavy : Lais^
JKAN SIFEEIN MAIIRY. I l5
d'une négociation avec Pie Vil; ce que Pie VII
avoit concédé à la députation de nos évéques ,
qui allèrent traiter avec lui à Savone (i) , suffit
pour justifier pleinement le cardinal Maury.
II resta toujours uni avec ses collègues, suivant
avec eux une marche toujours égale, ne fai-
sant jamais rien de son chef, ou en particu-
lier. Ainsi donc, cessez de le juger à part,
dirai-je à ses aveuglas détracteurs, surtout à
ces prétendus historiens (2) qui le stigmatisent
.■>T ■ I l II . .. I I ■ ■ ■ . ■ ■ ■ ■■ ■ I .1 , .
sez lace titre d administrateur capituîaire , qui est in^
convenant, et gouvernez cotnme archevêque. Le cardi-
nal Maury eut le bonheur de réussir chaque fois à lui
faire comprendre qu'il ne le pouvoit sans pre'variquer,
et Ifapoléon finit toujours par le laisser marcher sur la
ligne de ses devoirs , dont il ëtoit d'ailleurs incapable de
jamais s'écarter.
(i) Le p^pe donna des bulles àAJAf • les jabbe$de Sfiii^t-
Sauvetir, de Jean, Lejeas et de Jaubert, nommés aux
évêchés de Poitiers, d'Albi, de Liège et de Saint-Flour.
liappléon remit k faire usage de c^s bijlle$ , à l'arra^ge-
inent général qu'il avoit en vue pour les affair^çs Qcçlé-
^astiques. Les quatre Concordats y tom^ Il y pag. i$o
eti5ȕ.
. (2) On lit d&ïÈ^VHistpire 4fi France, {lar 91. Xsà^é
d^ Monjtgaillard^ tom. |I , pgig. 169, q^ b(io^ { JJabb^
Maury apostetsifi ses doctrines politiques et rcdigieuseis.
1x6 VIE DU CÂKDINÂL
maintenant avec des épithètes si noires et si
partiales; oui, imposez une fois silence à la ca-
lomnie , et respectez la conduite du cardinal
Maury, puisque vous vous abstenez de juger
ceux avec lesquels , de votre propre aveu , il a
toujours fait cause commune.
Aussi bien, dans le temps, fut-il sans cesse
environné des suffrages les plus unanimes et
les plus honorables. Jusque dans Toraison fu-
nèbre de M. de Juigné , ancien archevêque de
Paris, M. l'abbé Jalabert, qui est encore vi-
caire général du diocèse, lui adressoit ces pa-
roles, du haut de la chaire chrétienne, en pré-
sence de ses collègues , témoins eux-mêmes de
sa véracité : « Ancien admirateur des pré-
ce cieux dons que la Providence a réunis en
« vous , et du grand et éclatant usage que vous
ce en avez fait pour la défense de l'autel et du
Sans m'abaisser à entamer une discussion avec hii,
après avoir exposé quelle fut la conduite politique et
religieuse du cardinal Maury , je me bornerai à remar-
quer simplement, pour montrer jusqu'où la passion
peut aveugler un écrivain, que M. de Montgaillard n'a
découvert qu'un seul individu qui ait mérité le titre
d'apostat; et c'est à Maury qu'il donne la préférence F
\
JEAN SIFREIN MAURY. II7
cr trône ^ monseigneur de Juigné félicita l'É-
« glise, lorsque, pour prix des services que
a vous aviez rendus à la religion , et pour gage
(c de ceux qu'elle attendoit de vous encore ,
u vous fûtes revêtu de la pourpre romaine. Vous
ce savez qu'il a emporté avec lui, dans le tom-
« beau , les vœux ardents qu'il formoit, et qu'il
« vous offrit à vous-même au milieu de ses ten-
(c dres embrassements , pour qu'il plût à Dieu ,
« de qui seul vient tout don parfait , d'en ré-
« pandre de très-abondants sur la personne de
u votre éminence dans la nouvelle carrière qui
i< s'ouvre devant vous, et sur cette chère Église
u qui fut la sienne , et dont le siège vous est
« destiné (i). »
Animé du zèle ecclésiastique, le cardinal
Maury s'efforça de le répandre parmi tous les
ministres du sanctuaire. Qu'on lise le discours
qu'il prononça pour le renouvellement des pro-^
messes de la cléricature^ dans la chapelle du
séminaire de Saint-Sulpice , le 21 novembre
181 2. Avec quelle douce onction, avec quelle
vive tendresse il parle aux jeunes Lévites pour
(i) Oraison funhbre , imprimée chez Adrien Leclère ,
Paris, 181 1.
Il8 VIE DU CARDINAL
leur inspirer Tamour de la religion et l'attrait
de Tétude! Il les entretient de la pénurie du
sacerdoce, des pertes douloureuses qu'a faites
l'Église de France dans les jours de la persé-
cution, (c Oui, àitrïl, la palme du martyre a
(( f éfleuri sur cette terre , si long-temps dessé-
u chée par le souffle dévorant de l'incrédulité.
(c Nous comptons nos guides, nos instituteurs^
(I nos collègues , nos condisciples, nos amis, nos
(( fféres, parmi nos protecteurs dans le cieL
« Nous sommes près ici du plus beau théâtre de
«leur héroïque dévouement. Le temple où ils
« furent massacrés est encore debout , et se
(C trouve en ce moment, pour ainsi dire, sous
« nos yeux. L'école où la religion forme ses hé-
« ros , est ainsi placée à côté de l'arène où le
« ciel les couronne (i). » Mais il faudroit co-
pier tout ce discours. 11 forme, aveô son Ao-
(i) Lorsqu'en i8o4 , Pie YII passa à Montéfiascone ,
en venant en France $ le cardinal Maury le sapplia en
grâce d'aller un matin célébrer une messe dans l'église
des Carmes. Cette démarche, ajouta-t*il, ne compro-
mettra nullement votre sainteté , et elle sera tout à la
fois une très-grande gloire pour elle, et une consolation
bien douce pour les anctiens ecclésiastiques françois.
JEAN SIFREIN MAURT. l I9
mélie sur Venfant prodigue , le contraste le
plus frappant avec la force et la rigueur ordi*
paires de son style oratoire. Il produisit sur les
auditeurs une émotion si vive et si profonde ^
qu'ils ne purent contenir leurs sanglots et leurs
gémissements.
L'année précédente^ il avoit prêché à Notr^
Dame son sermon sur la passioa. C'étoit Un
nouveau produit de ses veilles. L'ancien dtSr
cours étoit généralement considéré comme un
des plus pleins , des plus forts et des plus par
thétiques qui aient été composés sur oe môme
sujet. C'est en effet , en quelque sorte , le pror
ces de Jésus-^Christ revu en dernier ressort.
u Les Juifs ^ dit^il^ n'ont fait mourir le Christ,
« que parce qu'il s'étoit déclaré fils de Dieu«
(f Or^ étoit- il véritablement le fils de Dieu?
(( Nous voulons l'adorer aujourd'hui comme le
(( Messie 9 ou le confondre comme un impos*-
u teur. » Voilà jusqu'où l'orateur pousse la hajv
diesse ; mais il sentoit sa force , et il la puisdit
1 1 1 1 > »> I l
Pie y II remercia le cardinal Maury du conseil , et pro*
mit de s'en souvenir à Paris. J'ignore quel motif lui fit
abandonner une résolution qui paroissoit alors soivire
tant à son cœur.
•I20 VIE DU CARDINAL
dans la science la plus approfondie de la reli*
çion/qull devoit à ses longues études. Cette
science^ au déclin de l'âge , avoit acquis en lui
toute sa mstturité. C'est elle qui vint alors fé-
conder ses pensées ^ agrandir ses preuves , et
lui inspirer le besoin irrésistible d'entrepren-
, tire et d'achever un ouvrage calqué sur Tan-
ii!ien plan qu'il s'étoit d'abord tracé , mais plus
plein, plus nourri y et qui forme à lui seul,
dans son vaste ensemble, un véritable traité de
la religion.
En arrivant à Paris, sa présence avoit excité
une vive curiosité. Le peuple se rassembloitpour
lé'Voir^ et suivoit sa voiture (i). Les invalides
eux-mêmes, se souvenant qu'il avoit seul sauvé
leur hôtel de la destruction, voulurent lui en
témoigner leur gratitude, en lui donnant un
riepas solennel, où ils burent tous à sa santé. Il
étoit partout fêté , recherché à l'envi. C'étoit
la noble récompense de ses travaux à l'assem-
blée nationale. Là, si souvent, il avoit défendu
l'opprimé, sans que jamais il y fit de mal à
personne (2). On lui connoissoit une grande
• {
(ï) Je ne fais que copier ici les paroles de M. de Pradt.
(2) Voyez ; à la fin de la Vie , la note n'î 29.
JEAN SIFREIN MAURY. 121
franchise et une probité d'esprit qui le ren-
doient incapable de feindre. Âussi^ ni alors ni
depuis y son nom ne fut mêlé en aucun temps
au milieu des intrigues.
Bon ami, bon parent, affable avec tous, son
cœur étoit inaccessible à la haine, et il ne se ven-
geoitde ses ennemis que par ses bienfaits. Un ec-
clésiastique, que je m'abstiens de nommer, mais
qui occupe maintenant une place très-distinguée,
Tavoit accusé dans une espèce de pamphlet, de
ne pas savoir le latin. Au lieu de faire attention
aux injures, il rend justice au talent de l'au-
teur, le fait inviter à sa table, et, après le dî-
ner, le prenant par la main , il le conduit dans
son cabinet , ou il lui remet un papier en di-
sant : if Monsieur l'abbé, je sais que vous êtes
a très-fort pour le latin. Ayez la bonté de lire
« ce que je viens de dicter, vous m'en direz
« votre avis. » C'étoit un brevet de nomination
à deux grâces qu'il lui accordoit à la fois. J'ai
raconté le fait dans toute son ingénuité, sans
m'informer û cet abbé, depuis , a su conserver
au moins le souvenir dû bienfait.
Je ne prétends pas pour cela dire que le car-
dinal Maury ne paya point sa part du tribut
commun à l'humanité. Sans doute, il eut ses
\
122 VIE DU CARDINAL
défauts. (( Tout le monde en a^ disoit-il^ et
(( moi plus que personne; mais je les connois,
« je les reconnois , j'avoue mes torts de pre-
(c mier mouvement , je suis sans rancune d'au-
(c cune espèce y et je n'ai jamais la moindre
(( honte de dilnander un pardon que je ne m'ac-
(( corde pas à moi-même. » Après ce touchant
aveu y je me hâte d'ajouter qu'il se jugeoit ici
avec une sévérité excessive; car, disoit-il en-
core dans ces moments où il aimoit à épan-
cher son cœur dans le sein d'un ami accoutumé
dés sa plus tendre enfance à répondre à sa voix
véridique , oui, disoit-il , les coups de barre ne
me font rien , les coups d'épingles me mettent
aux champs : c^est la vérité. Aussi , dans les
causes les plus majeures, au milieu des discus-
sions les plus vives , les plus animées , il étoit
toujours calme et modéré ; ce qui contribua
principalement au succès de ses harangues. Et
cependant il eût été excusable, s'il n'eût pas
toujours conservé son sang-froid, rc Un homme
ce de génie, irrité par les obstacles*, est emporté
« par ses idées , par sa conviction, par son zèle,
ic comme un autre le seroit par ses passions ; et
ce après avoir conduit la vérité en triomphe, il
(i va sans le vouloir plus loin qu'elle : tant il est
JEAN 8IFREIN MÀURY. r25
(f difficile de savoir s'arrêter avec sa cause (i) ! »
Cette digression a interrompu mon récit. Mais
ces détails se rattachent aux derniers jours
heureux et paisibles qui soient échus en partage
au cardinal Maury. Je m'y suis arrêté un instant
pour charmer ma douleur. Bientôt l'adversité
va s'emparer de lui pour ne plus le quitter.
Qu'il me soit permis , avant de boire avec lui ce
calice d'amertume , de dire qu'alors même il do-
toit ses nièces ; qu'il faisoit de beaux présents
à Notre-Dame ; qu'il en envoyoit de plus ma-
gnifiques encore à l'église paroissiale deValréas,
et qu'il enrichissbît la bibliothèque de son sémi-
naire à Montéfiascone, d'une nombreuse collec-
tion de nos meilleurs auteurs. Voilà comment
il usoit de sa fortune !
Le jour qu'il prêcha à Notre - Dame^ dès le
grand matin l'église fut comme envahie par
une multitude si immense , que l'ambassadrice
d'Autriche , madame la princesse de Schwart-
zemberg , pour fendre la foule , se mit à la
suite du cardinal Maury, et alla se placer
sur les marches mêmes de la chaire , sans qu'il
(i) Éloge de Fénelon,
Î2^ VIE DU CARDINAL
r<iperçùt à ses côtés. Son apparition dans ce
lieu étonna l'auditoire, et excita des murmures
qui obligèrent aussitôt la princesse de se retir-
rer. jiprès un silence de tant d'années , V ora-
teur jit donc entendre une voix que les chaires
de la capitale ne connoissoient plus. Son dis-
cours remplit dignement l'attente du public ;
mais je dois m'abstenir de tout détail pour ne
pas abuser de la bonté des lecteurs.
Il continua cependant à gouverner le dio-
cèse de Paris y en qualité de simple adminis-
trateur capitulaire durant la vacance du siège.
Les évéques nommés avoienttous été revêtus
d'un pareil titre , plusieurs même dont la no-
mination avoit précédé la sienne l'avoient reçu
avant lui , et ils exerçoient tous leurs pou-
voirs , sans aucune espèce de contradiction y
en vertu d'une loi de discipline pleinement
en vigueur dans l'Église de France (i). Quand
(i) Cette règle constante de discipline dans notre
Eglise nationale, est ici tellement nécessaire à bien e'ta-
blir , que je veux en donner la démonstration la plus
invincible. Je la puise dans la G allia christiana , qui
forme les véritables chartes de notre clergé, sous le
rapport de la hiérarchie et de la juridiction épiscopale.
JëAII SIFKEIN MAUHY. 125
ensuite le souverain pontife fut transféré de
Savone à Fontainebleau, où il jouissoit au
moins d'une apparence de liberté , le cardinal
Je traduis en françois les divers textes latins que je vais
citer ; mais on les trouvera transcrits exactement dans
les notes , pour qu'on puisse vérifier aussitôt la ûdélitd
de la version.
« Fortin de la Hoguette fut transféré , le 1 3 noveni-
K bre i685, de l'évêché de Poitiei*s à rarchevêcLé de
« Sens. Sa nomination ne fut d'abord point admise à
« Rome; mais le chapitre l'élut vicaire général, et il
« gouverna le diocèse en cette qualité. Ëufiu le pape le
« préconisa dans le consistoire , tenu le 1 1 janvier
« 1692. » Gallia christiana, tom. XII, pag. io5 et 106.
. « Armand Louis Bouin de Chalucet fut nommé par
« le roi très-chrétien... Il gouverna l'Église de 'jl^ouion
« plusieurs années, sans être sacré, à cause des démêlés
« entre le sacerdoce et T empire, et il le fut le 25 mars
« 1692. » Jbid. tom. I , pag. 757.
«c Henri Feydeau de Brou , fut désigné par le roi à
« l'évêché d'Amiens, le 18 mai 1687. Mais comme il
« ne put obtenir ses bulles, à cause de quelques démêles
« ^vec Innocent XI , il gouverna son église en qualité
4c de vicaire général.,. En 1692, la pacification ayant
M été faite avec Innocent XII , Henri fut sacré à Paris ,
« le 3i août. » Ibid. tom. X, pag. 121 3.
« Pierre François de Beau veau du Rivau fut nommé
« par le roi évéque de Sarlat, le i5 août 1688... Elu
120 VIE DU CARDINAL
Maury eut l'honneur de faire fréquemment 8a
cour à sa sainteté ^ et de Tentretenir plusieurs
fois des affaires relatives à l'administration du
diocèse de Paris. Du reste, admirant profondé-
ment ses hautes vertus et son courage héroïque ,
il s'imposa le silence le plus absolu sur la sus-
pension de ses bulles, qu'il espéroit obtenir ,
ainsi que ses collègues, lorsque la tempête se
seroit enfin apaisée. Mais en attendant , son
zèle pour le bien de l'Eglise ne se ralentit pas.
« parle chapitre vicaire général du diocèse, il Vadmi^
« nistra en cette qualité, et sous le titre dtévéque nommé ,
M durant plusieurs années. Les différends entre Rome et
« la France s'apaisèrent enfin. On lui expédia ses bulles,
« et il fut sacré en janvier 1698. >* Ibid» t. II, p. i53o.
« Claude de Saint-Georges , agent g^éral du clergé
« de France , fut désigné évéque de Màcon en 1682 ,
« transféré au siège de Clermont en 1 684 9 et nommé
« ensuite à rarchevêché de Tours , dont il gouverna
« V Église pendant quelque temps , sans être sacré ,
«( n'ayant pu obtenir ses bulles du souverain pontife , à
« cause de ces dissensions qui existoient alors entre le
« saint-père , le roi et le clergé ; dissensions qui ne furent
« apaisées que quelques années après, et auxquelles
« Saint-Georges avoit pris part , en sa susdite qualité
M d'agent du clergé, dans l'assemblée de 1682. Mais
n quand la concorde fut rétablie , le roi le nomma ar-
JEAN SIFREIN MAURY. I 27
Il formott alors un plan pour faire rétablir le«
hautes études ecclésiastiques de la maison de
Sorbonne (i)^ auxquelles il attribuoit princi-
palement la supériorité et la prééminence de
notre Église sur toutes les autres. En- même
temps y il songeoit à faire améliorer le sort des
chanoines de la métropole et des vicaires du
diocèse y au moyen d'un arrangement facile à
combiner y et qui n'imposoit aucune charge au
tuésor public. Ses vceux avoient été pleinement
<t cheréque de Lyon, et il fut sacré le 28 novembre
« 1693. » Ibid, tom. IV, pag. 196 et 197.
Ces exemples péremptoires me dispensent de recourir
#
à d'autres documents. C'est dans l'Eglise surtout qu'on
doit suivre le précepte si connu : antîquo nihil innove^
fur, respectons les anciens usages. On devroit au moins
être à Tabn de tout reproche, quand on est sûr de n'a-
Toir rieA innové. Aussi le cardinal Maury disoit-il dans
son mémoire imprimé en i8i4 : « J^e n'ai demanda, et
<t l'on ne m'a donné aucune dispense pom* administrer
« l'archevêché de Paris ; je n'en avois pas besoin en me
« conformant à l'exemple de ce qui s'étoit pratiqué en
« France avant moi pendant douze années , et à l'invin-
H cible autorité que les jurisconsultes appeUent du der-
« nier^iat, » f^ojrez l'original latin, à la note n° 3o.
(t> yoy^z , à la fin de la Vie , la note n° 3i .
128 Vl£ DU CARDINAL
agréés. Les malheurs des temps ^ qui vinrent
absorber toute Tactivité du chef de l'État^ en
firent seuls ajourner l'accomplissement à une
époque plus fortunée.
Mais bientôt survint la catastrophe de i8i4*
Il donna le 5 avril , avec le chapitre métropo-
litain j son adhésion à la déchéance de Napoléon.
Peu de jours après ^ le chapitre lui-même^ ef-
frayé par un bref du pape y donné à Savone, le
5 novembre i8io, et qui fut seulement publié
à cette époque^ se sépara de lui^ et lui retira
l'administration du diocèse , qu'on lui faisoit un
reproche d'avoir acceptée. J'ai exposé quelle fut
sa conduite dans cette mémorable circonstance.
De plus^ il fit de suite paroitre un mémoire qui
contient quelques observations respectueuses
sur ce bref, ne voulant pas se défendre par de
simples ^n^ de non-reces^oir. Les lecteurs , s'ils
jugent à propos de le parcourir, y trouveront
de plus amples renseignements. Ce que j'ai dit
plus haut suffit et au-delà , ce me semble, pour
remplir le but que je me suis proposé. D'ail-
leurs , la suite de cette narration va jeter un
nouveau jour sur cette controverse.
En sortant de l'archevêché, il prit la résolu-
tion de se rendre aussitôt en Italie. £n vain ses
JEÂM SIFREIN MAURY. I2g
amis s'efforcèrent de lui faire sentir les tristes
conséquences qu'elle pouvoit avoir dans, ces pre-
miers moments d'irritation où.les. têtes étoientsi
exaltées. Sourd à toutes les prières , à toutes les
instances, il répondit noblement , a qu'il n'a voit
(c jamais craint le danger; que le pape étoit soin
« supérieur et son juge, et qu'il couroil où le d&r
u voir l'appeloit. » On a prétendu qu'il avoit été
mandé à Rome. C'est une fausse supposition, car
il ne reçut aucune espèce d'intimation à ce sujet,
et son sacrifice fut pleinement volontaire et
spontané. Bien plus, pendant qu'il étoit encore
dans le palais archiépiscopal , l'emptirgur d'Au-
triche étant venu visiter la métropote^tiemanda
de ses nouvelles avec le plus vif intérièl^. On alla
sur-le-champ avertir le cardinal Maury. Ce mo-
narque lui avoit témoigné une grande bonté à
Francfort. Quelle belle occasion lui offroit la
fortune pour se donner un puissant médiateur!
Mais il dédaigna cette planche de salut au mi*
lieu du naufrage, et il s'abstint de paroitre de-<
vaut l'empereur. Un jour, je lui en marquai
ma surprise, et j'osai lui dire que peut-être il
avoit eu tort. « Quoi, reprit-il, tu aurois voulu
(( qu'à mon âge je me fusse déshonoré ! Ma cause
« est trop belle pour que j'aie jamais besoin
9
l30 VIE DU CARDINAL
u de recourir à la protection de personne. »
Il partit pour lltalie le 17 mai^ plein de
force d'esprit^ mais souffrant d'une rétention
qui le força de voyager à petites journées (i).
On sut^ par la voie des journaux^ son départ à
Césène , petite ville de la Romagne ^ où Pie VII
avoit momentanément fixé sa résidence. Aussi-
tbi sa sainteté signa una seedola^ une cédule^
ou mieux encore^ une simple lettre ^ qui^ motu
proprioy dérogeant à la fois aux constitutions
apostoliques et à tous les privilèges même ac-
cordés aux membres du sacré collège dans les
eonciles 'généraux^ suspend son citer fils Jean
Sifrein iitMirf f cardinal ^ prêtre de la sainte
Eglise romaine , é(^éque de Montéfiascone et
de Cornéto, de toute juridiction dans ses dio-
cèses , ainsi que de l'administration de la mense
épiscopale ^pour investir de ce double exercice^
en: qualité d'administrateur^ l'évéque de Cer-
via, un ancien moine ^ homme d'un cœur sec
et dur, et qui, par excès de zèle^ ajoutera en-
core à ces rigueurs y en étendant ses pouvoirs
jusqu'à séquestrer tout sans exception^ meubles.
(0 Voyez , à la fin de la Vie , la note n** 32.
JBia SIPASm MAOAT. iSl
iÎTKS, paiMen , etc. , qu'il troaven lot appar-
tenir (i).
(i) « Plus PP. vn.
« Pcmr des causes très-çraTes , nous suspendons , de
notre pivpie mourement , de science certaine , après
mmt mûre dâibération , par la plénitode de la puis-
sanee apostolique, notre dier fils Jean Sfran
Blanry, du titre de la très -sainte Trinité au Mont-
Pincius, cardinal^prétre de la sainte Église romaine,
éréciue de Montéfiascone et de Gométo , de tout exer-
cice de juridiction épiscopale dans ses ^^Uses et dio-
cèseSy ainsi que de l'administration des revenus et
des biens qui apparûennent aux menses des susdites
^^lises. Pour pourvoir ensuite an gouvernement de
ces mêmes diocèses, nous députons notre vénérable
frère Bonaventure , évèque de Gervia, en qualité d'ad-*
ministrateur apostolique de ces églises, lui ord<m^
nant de partir aussitôt d'auprès de nous pour s'y
« transporter, et d'en prendre la pleine et libre admi-*
« nistration , conjointement à celle des revenus et des
« biens qui relèvent de leurs menses. Nous comman<-
u dons et ordonnons au chapitre et aux chancMues, au
u clergé et au peuple des deux diocèses, en vertu de
u notre même autorité, de reconnoitre le susdit é^éque
<«. de Cervia pour administrateur apostolique , de lui ^
« prêter respect et obéissance en tout ; et ce , nonobs-
« tant les constitutions et ordonnances apostoliques,
l32 VIE DU CARDINAL
Le cardinal Maury connut ces dispositions à
Radicofani, dernière ville de la Toscane, située
« malgré même les privilèges accordés aux cardinaux
« de la sainte Eglise romaine, dans les conciles gêné-
u raux j et malgré tout ce qui pourroit y être de quel-
le que obstacle; sans qu'il soit nécessaire pour y.déro-
« ger, d'en faire une mention spéciale et particulière.
M Donné à Césène, le 3 mai 18149 et de notre pon-
te tificat l'an quinzième.
« Plus PP. VII. »
« Cëséne, 3 mai i8i4« >>
« Illustrissime et révéeendissime seigneur ,
M Notre très -saint -père ayant pris la détermination
41 de suspendre M. le cardinal Maury de toute juridic-
« tion dans les deux diotèses réunis de Montéfiascone
« et de Cornéto , ainsi que de l'administration des re-
« venus de la mense épiscopale de ces deux églises, et
« d'y députer pour administrateur apostolique la per-
u sonne de votre seigneurie illustrissime et révérendissi-
« me , je vous transmets, en vertu des ordres souverains,
« une cédule signée de la propre main de sa sainteté ,
u par laquelle votre seigneurie illustrissime est autori-
« sée à prendre la susdite administration.
n J'en inclus la copie signée par le saint-père dans
<t une lettre que j'adresse d'office à son éminence, et
a - que vous lui présenterez en arrivant à Montéfiascone,
c< si vous l'y trouvez déjà établie. Dans le cas que M. le
JEAN SIFREIN MAURY. l53
sur la frontière des États r(»nains. Cette noUr
velle auroit dû le constcrtf^i' , et tout âuti»é
■ I ■
« cardinal n'y soit pas encore renda ,: votre seignfeuiié
« illustrissime fera en sorte des^'info^miçr 4^;VVppq<i^
« de son arrivée , et du lieu pif il s'est arrêté^ afin de
M lui expédier la lettre , par une occasion sûre , poui:
« avoir la certitude qu'elle soit remise en ses propreii
a mains , et que son éminence la reçoive avant d'én-
M trer dans le diocèse. ' ^
« Sa sainteté se croit assurée que tous les individus,
« tant ecclésiastiques que séculiers, qui habitent ces
tt deux diocèses, se soumettront sans la moindre bé«
u sitation, à ces dispositions pontificales : différeiii—
« ment le saint-père feroit procéder en toute rigueur
« contre ceux qui oseroient apporter le moindre obsta-
« ' cle à l'exécution de ses ordres. '
« L'intention de sa sainteté est que vous vous mettiez
M immédiatement en route pour Montéfiascone , et elle
« vous accompagne avec sa bénédiction apostolique:
tt Après avoir exécuté les birdres du saint-père, je vous
« prie d'agréer les sentimens de l'estimé respectueuse
« avec laquelle je serai toujours ,
« Le ti*ès-dévoué et très- obligé serviteur,
« De votre seigneurie illustrissime et *évérendissimc,
« François ,
H Archevêque d'Ëdesse , aumônier de notre seigneur. »
Le paquet qui contenoit les deux lettres pour le car-
|94 ^*^ ^^ CARDINAL
peut-être sç seroit arrêté^ il en étoit temps
epc^re; mai^, 3sui3:pl]ua songer à sa santé ^ il
oublia ses maux pour recueillir sea forces^ et
soudain il poursuivit sa route en la combinant
de manière à traverser son diocèse de nuit.
Il arriva à Rome le 19 juin. Aussitôt M. le
èiu*dinal Pacca^ qui remplissoit par intérim les
(onctions de secrétaire d'État^ lui adressa un
précepte conçu en forme de billet sans signa-
ture, pour lui interdire l'entrée d^ Monté-Ca-
vallo et de la chapelle papale. Il répondit à son
éidinence qu'il se conformeroit aux ordres du
saint-père, mais qu'il supplioit sa sainteté de
dinal Maury , ne lui firent remises qu'à Y tterbe , au<<lelà
4q MontéfiascoQç , sur U routje de la Toscane , en allant
à, llpme. («es ordr^ du pape ne furent donc pas exécu-
tés , cqmine ils aucoient pu l'être aisément, si on eût eu
au moins l'attention si simple d'adresser les dépêches
au gouverneur d'Açqua- Pendante, avec ordi*e de les
lui consigner avant qu'il n'entrât dans son diocèse ; mais
ce reste d'égard importoit fort peu à l'administrateur.
Heureusement le cardinal Maury sut à Radicofani les
étranges déterminations prises à Césène , et il put ainsi
>eviter l'éclat d'un affront pubUc quil'attendoitàMonté-
fiascone. Voyez ^ les originaux des deux lettres en ita-
lien et en latin , à la note n° 33*
JB41I SIFRBIN MAURY. l35
lui faire connoitre quels étoient les griefs qu'on
avoit contre lui^ afin qu'il pût s'en justifier ^ ou
s'en avouer humblement coupable. La réponse
ne se fit pas attendre. Elle disoiten termes plus
laconiques encore que le premier billet^ qub
ses torts étoient graves et évidents, et qu'iis
alloientlui être communiqués.
Quinze jours se passèrent en attente inutile. -^ /
Le cardinal Maury renouvela donc sa prière,
en écrivant au secrétaire d'État que les cardi-^
naux étant solidaires de l'honneur du sacré
collège, il espéroit que cette haute considéra^
tion rendroit les bons offices de son éminetice
plus efficaces en sa faveur.
Dans l'intervalle, on avoit eu connoîssance
du mémoire qu'il avoit fait imprimer en quit-^
tant Paris. Les moyens sur lesquels il fondoit
Mn apologie , avoient tout à coup changé l'état
de la question. De suite , on s'étpit empressé de
le soumettre aux plus savants théologiens et ca-
nonistes de Rome; mais ceux-ci, surpris et stu-
péfaits de cette série d'autorités qui leur étoient
inconnues, et sentant la force des arguments
dont on n'indiquoit néanmoins encore que les
prémisses, se trou voient dans les plus grandes
perplexités , et commençoient à redouter un
i56 VIE DU CABDINAL
ooinbat qui s'annonçoit pour eux sous de si si-
nistres auspices. Aussi la réponse au second
billet^ bien }orh d'être menaçante/ ne fut que
pour excuser un délai provenant uniquement^
disoit-on, des graves affaires de sa sainteté;
et cette fois, M. le cardinal Pacca se souvint
qu'il écrivoit à un collègue , il signa sa réponse.
• Moi-même, après avoir pris lecture de ce
miémoire, j'avois bien prévu que telle en seroit
la conséquence; au lieu que s'il fût arrivé sans
avertir la sécurité de ses foibles adversaires de
se tenir en réserve, ils l'auroient provoqué in-
failliblement, et seroient venus tomber sous sa
puissante main. (( C'est bien vrai, me dit-il,
>if mais je préféroisla paix à la victoire. J'ai voulu
cf faire tout ce qui étoit en mon pouvoir pour
ié éviter un grand scandale. IXaillcurs, on avoit
<t avancé lès suppositions les plus erronées, et
u les faits s'étant passés à Paris, c'étoit à Paris
(i seulement que je pou vois et que je devois,
(H soùs les yeux des témoins, assurer ma ban-
«* nière. L'fcônneujp avant tout ! Telle est ma
(i devise, (i); »
Après un iautre intervalle de quinze jours,
I ■ ■i f Wl H »! I l ll|l>|I J I !■! III ■■ Il I ■ ■ »
(i) F'oj^ez, à la On de la Vie, la note ii° 34»
JEAN SIFREIN MAURY. I Sy
le cardinal Maury écrivit encore à M. le cardi-
nal.Facca pour le même objet. Toujours même
réponse dilatoire. Excusez-nous^ répétoit son
éminence ; ayez encore un peu de patience ,
les occupations^ dusaint-pére ne lui laissent pas
un instant de liberté.
Le cardinal Maury adressa successivement ,
de quinze jours en quinze jours ^ deux nou-
veaux bilieCs au secrétaire d'État pour deman-
der avec instance qu'on prit enfin sa cause
en considération; et voyant par les réponses
toujours de plus en pli^ évasives , une répu-
gnance marquée à en entreprendre l'examen ,
il finit par déclarer formellement à son émi-
nence qu'il s'abstiendroit d'insister davantage >
mais qu'il la prévenoit qu'un refus ultérieur, et
qui seroit odieux envers le dernier des accusés,
deviendroit pour lui la plus triomphante de
toutes les apologies. Cette déclaration si posi-
tive fut également éludée par des excuses tout
aussi frivoles que les précédentes, et par quel-
ques mots d'honnêteté insignifiants.
Depuis que Maury avoit quitté Rome, en
1794, il y avoit perdu ses meilleurs amis, le
cardinal d'York , le doyen Albani , le cardinal
Zélada^de même que les cardinaux Honorati,
l38 VIE DU GÂRDIlfAL
Gerdil^ Bellisomi, AntonelU et Borgia. Le car-
dinal Consalvî étoit absent. Tous ceux avec
lesquels il avoit été le plus lié^ le cardinal
Fabrizio Ruffo ^ le cardinal Joseph Albani , les
deux cardinaux Doria^ le cardinal Dugna-
ni 9 etc., s'étant, pour la plupart , compromis à
l'époque du mariage de Marie-Louise , qui éta-
blit une funeste scission dans le sacré collège ,
étoient eux-mêmes, plus ou moins, sous le
coup d'œil de la disgrâce. Les autres cardinaux
étoient une génération d'hommes nouveaux qui
l'avoient à peine entrevu , et qui , tous imbus
des idées ultramontaines de la puissance absolue
des papes, détestoient les principes de l'Église
gallicane, et vouloient user pleinement de la
victoire qui mettoit un ennemi à leur discré-
tion. Ainsi nul n'éleva la voix pour le cardinal
Maury , nul ne sentit la honte de ce prétendu
abaissement qui alloit rejaillir sur eux tous,
s'ils s'obstinoient à garder un trop modeste
silence après tant de fierté , et à reculer visi-
blement devant lui, malgré ses provocations
réitérées.
Maury ne crut pas alors que sa dignité lui
permit de continuer ce rôle de suppliant , et il
profita du silence de sa retraite pour reprendre
JEAN SIFREIN MAURY. I Sq
ces occupations littéraires qui lui avoient été
toujours chères au milieu des grandeurs , et
qui ne l'abandonnèrent pas au sein de lad-
versité : à quitus deleciationem modo petebat ,
nunc "vero etiam scdutem (i).
Il regrettoit depuis long-temps d'avoir perdu
une grande partie des sermons qu'il avoit com-
posés dans sa jeunesse. Laissés en France^
quand il vint pour la première fois en Italie ,
où il ne- prévoyoit pas qu'ils lui devinssent ja-
mais nécessaires^ on les lui avoit enlevés à
Paris, au moment qu'on lui confisqua ses biens.
Sa mémoire féconde vint bientôt à son secours,
et sous sa dictée il transcrivit plusieurs de ces
discours dont je vais faire hommage au public ,
en les réunissant à ceux qu'il avoit heureuse-
ment conservés.
Les événements politiques qui changèrent
en i8i5 la face de l'Italie, le surprirent au mi-
lieu de ces pacifiques études. Le pape alloit fuir
à l'approche des Napolitains qui s'avançoient
vers Rome, et le sacré collège devoit partir avec
lui. Le cardinal Maury s'empressa de demander
les ordres de sa sainteté. On lui répondit qu'on
(i) Cicero. Epist, adfamiliaresj lib. IX.
l4o VIE DU CARDINAL
ne lui en donnoit aucun. Il crut donc devoir
rester à son poste , ne pouvant pas se mettre
sans caractère à la suite du cortège ; d'autant
plus que Fie YII laissoit à Rome une junte su-
prême pour gouverner ses États durant son
absence.
Peu de temps après, quoiqu'il n'eût rien
changé à sa méthode de vivre, sous prétexte
qu'il vouloit retourner en France , on vint, le
12 mai, avec un grand appareil militaire,
l'arrêter brusquement au milieu de la nuit, et
on le conduisit au château Saint-Ange.
Ici , faisons taire notre indignation , abste-
nons-nous même de demander s'il n'y aVoit pas
de mesure plus décente à prendre pour s'assu-
rer de la personne d'un prince de l'Église. Si
ses ennemis eussent été capables de la moindre
réflexion , si la haine ou la passion ne les eus-
sent totalement aveuglés, un triste retour sur
eux-mêmes leur auroit dit combien il est odieux
de se livrer, sur un simple soupçon, aux abus
de la force ; ils auroient compris alors que si
ce vieillard , tant persécuté par eux , mais qui
étoit venu volontairement affronter la tem-
pête, se lassant une fois d'être le jouel de leur
ignorance et de leurs caprices, eût voulu se
JEAN SIFREIN MAURY. l4l
soustraire à leur pouvoir, rien ne l'eût retenu
dès long-temps au pied d'un tribunal, où nul
juge n'osoit s'asseoir pour reviser une sentence
lancée en contumace, motuproprioj et pour-
tant, disoit-on, ex certâ scientiâ. Il auroit pu
quitter Rome, quand M. le cardinal Fesch
partit pour retourner en France; car, en ap-
parence du moins, il étoit aussi libre que lui,
sortant chaque jour pour aller se promener au
loin dans les déserts qui environnent la ville.
La pourpre dont il étoit revêtu le dispensoit
de solliciter une, permission qui lui. étoit par-
faitement inutile, les routes lui étant toutes
ouvertes; et puis, à tout hasard, celui qui en
1798 avoit su braver les périls de la Cisalpine^
ne se seroit pas arrêté ici devant une crainte
pusillanime. Mais, que dis-je? On savoit qu'il
employoit une grande partie de son temps à
écrire , et on ne cherchait qu'un prétexte pour
saisir ses papiers , ne s'imaginant pas qu'un
homme eût assez de caractère pour être capa-
ble d'oublier ses maux, au point d'y devenir
comme insensible, et de se dévouer tout entier
à des occupations purement littéraires.
On ne lui fit pas même trouver au châ-
teau Saint-Ânge un grabat pour y reposer sa
l4^ VIE DU GARDINàL
tête; tellement qu'un malheureux prisonnier
(c'étoit un neveu de M. le cardinal Borgia)^ tou<^
ché de compassion , lui fit porter son propre lit.
La captivité ne brisa point les ressorts de
son âme. Il comprit seulement alors jusqu'où
alloit l'acharnement de ses ennemis; et^ ne
voulant plus leur confier sa mémoire ^ il com-
posa dans sa tête l'écrit qui un jour formera
son plus étonnant ouvrage p par la science qui
y règne , et surtout par ce ton de douceur et
de dignité qui le distingue éminemment. Du
reste, calme et résigné, il endura ses souf-
frances sans exhaler une plainte, un seul re-
proche; et, chose incroyable! on ne se crut
pas même obligé de venir l'entendre une seule
fois.
Mais son courage , sa résignation , ne purent
le préserver de la contagion de l'air insalubre
qu'il respiroit dans sa prison , et tout son corps
se couvrit comme d'une espèce de lèpre. Heu-
reusement le pape étoit revenu dans sa capi-
tale, et le secrétaire d'État y retourna égale-
ment, après avoir rempli sa mission de Vienne.
M. le cardinal Consalvi , navré au récit de ses
maux, lui qui avoit été son ami de tout temps,
jet qui dans son cœur sensible et généreux dé-
JEAN SIFREIN MAURY. l^S
plora toujours ces viles et cruelles persécu-
tions^ qu'on n'eût jamais osé se permettre en
sa présence , le cardinal Consalvi , dis-je , sol-
licita et obtint^ le 26 août, sa translation im-
médiate au couvent de Saint-Sylvestre , situé à
Monté-Cavallo ^ dans le quartier le plus sain de
la ville. Ce changement lui fut salutaire^ et sa
constitution sembla reprendre le dessus. Mais
les humeurs étoient passées dans le sang, et
bientôt^ hélas! un scorbut terrible alloit plon-
ger ses amis et sa famille dans la désolation^ eu
comblant les vœux de la haine et de la jalousie.
Lui-même sembloit prévoir sa fin prochaine,
et toute son inquiétude désormais étoit de ne
pouvoir achever l'ouvrage qu'il avoit médité
au château Saint-Ange.
M. le cardinal Consalvi lui faisoit de fré-
quentes visites pour lui apporter les consola-
lions de l'amitié. Il lui disoit/il lui répétoit
sans cesse qu'il étoit plus que temps de faire
finir cette triste querelle, et il le conjuroit,
lui qui avoit tant d'esprit , de venir à son aide ,
et d'imaginer un moyen prompt et également
honorable pour tous , de sortir de ce labyrin-
the. Un jour enfin , il vint une pensée lumi-
neuse au cardinal Maury. « Je suis, lui dit-^il,
l44 ^^^^ ^^ CARDINAL
« toujours tendrement dévoué au saint- père,
(( et je le plains sincèrement d'avoir avec sa
(c belle âme cédé aux conseils d'une troupe
K d'insensés. On a osé dire et laisser imprimer
« à Rome qu'en acceptant l'administration ca-
w pitulaire de l'archevêché de Paris, je m'é-
« tois moi-même déchu, ipso facto, de mon
« siège de Montéfiascone. J'offre la démission
w libre et spontanée de cet évêché. Qu^on tac--
w cepte purement et simplement , je n^en de^
« mande pas davantage. » Le cardinal Consalvi
courut au palais Quirinal, Pie VII souscrivit à
l'instant même à la proposition; et quoique
Maury eût eu la délicatesse de laisser tout inté-
rêt pécuniaire à l'écart , sa sainteté lui assigna
immédiatement sur la chambre apostolique,
une dotation de quatre mille piastres qui for-
ment le traitement fixe et annuel des cardi-
naux statistes , quand ils ne sont pas pourvus
en bénéfices ecclésiastiques (i).
(i) <€ Du PÀLÀI8 QuiRiNÀL y le 35 mars 1816. »
« Le cardinal secrétaire d'État , dans son audience de
« ce matin , a présenté à la sainteté de notre seigneur le
« papier par lequel votre éminence se démet , entre les
JEAN SI'FRKIN MArVf^Y. 1^45
Arrêtons -> nous un momebipbiiPL/jetisif M
dernier coup d'œil: sur o^ur f déjflldrable^iiis^
toire^ que je viens de reirîicer a^recun profond
sentiment d'amertume />îmftîs tn m'efKir^nt
néanmoins toujours» d'énidimini^çr lia trlsHissci ;
« mains de sa sainteté de 1 évecmé de. JVIontenascoue et
' * * » ■
« de Cométo , en le priant "d'èh accepter là déniîssibn .* ' '
« Le sainfr-père a ordonne au MvlSkï^tié de ftîrc sarvôit
« à votre émînence qu'il accepte sa Henottctaîtidn',' ^ de
« liû participer en mésne temps qu'à l'effet de pournoiv
« à son décent. entretien / il lui a accordé • ^i^ijiprj^.çhi^i^-^
« bre Camérale, une assignation de quatre inijlle ,ççus
«< romains payables de mois en mois , à partir du i*'*' jan-
*« vier, et libres de tout droit,. de toute charge pour le
« présent comme pour l'avenir.
(t Le soussigné a^ant également soumis à sa 'saifitb^^
^ le désir qu'à votre éminence de se prostéWiér ? ùa <se$
«( pieds, le saint-père a répondu qu'il la recevra deniMii
« au soir, à une heure de nuit. : , . . . • . . .
tt Le cardinal secrétaire d'État, en donnant G.eadçtails
« a votre éminence, lui renouvelle les sentiments dés
« profonds hommages avec lesquels il lui baise très-
« humblement les mains. --• • • . . :
I 9
«* Son très-humble, très-dévoué et vrai serviteur.
<( Le cardinal Gonsalvi . »
( f^qxez rorigiual en italien , à la note n« 35, )
ro
9ÊÊi H«uideielai|eirciiM^àiraccroiire. Voilà donc
l^idai^itial IVI^ryvje ue-dimtpas réhabiitté,
mftiin ep . pleme -j^mmanoè de '9e»' honnevkt» ,
donifîD va/ jouir de.plein.dnoili^f^hs Nfu'oo ail
ei}i««àine )ja'pienléa{qii'ît pou«(bit èU*e néceer
sjajre de lui ea^ÈLire la restituûon! Lisez en
effet cet acte du, pape : ,you8 n'y trouverez pas
un mot qui ait traij; îi. î'iarGhevêché de Paris.
OjT, c'était, 1^ 4ç.ul gri^,, qu'on eût articulé
oDatre: lui |'>et..oii ii'enffait lauUe mefi^tion , il est
ebiDin«!nbil «veh'u I Çîen plus^ il s'agit ici de
lu 'dëtriîssîon d-tth sîége ^pi^copal ; et c'est par
ï^ôVgànè iiisotîte dti secrétaire, dti ittinîstre
d,es affaires temporelles, et non pas par Tîh-
termédiaire du cardinal dataire , ou du secré-
#
t,^jf:^,.^es Brefs ^ que 3a sainteté approuve et
«anctioQiie la demaiide ! Oo ue pavle pas de ces
bi41«ts fulminants de la secrétairerie d'État qui
accueillirent le retour du cardinal Maury.
(lû^^Ht'k lai mesure violente de son emprison-
nçD^eht , Pie VII y fut étranger ; et y eût-il
participé , là auroit dû commencer au moins
l'instruction de la cause. Cependant elle s'ar-
rête tout à coup. On avoit saisi tous les papiers
de la victime , sans daigner ni les examiner ,
ni les sceller soi^ ses, yeux ^ V^l^V: ^^ ^^^ régies
JEAN SIFREIN MAURY. \/^'J
de la plus simple justice fussent toutes ainsi
violées à la fois. Qu'avoit-on trouvé parmi ces
papiers dépositaires des pensées les plus secrè-
tes? JNul n'élève ici la moindre accusation
contre le cardinal Matiry ! Son juge lui-même
ne Ta point entendu, il ne prononce aucune
sentence, et le pix)cès finit, saas avoir été
entamé , par laisser chacun dans son premier
état. Voilà , en peu de mots , à quoi en défi-
nitif se réduit cette grande controverse. . Mais
il fallut au cardinal Maury toute sa constance
pour qu'elle se terminât delà sorte. Ne^ lui eiH
vie3 pas son triomphe , il la acheté par d'assez
cruels sacrifices !
M. le cardinal Consalvi vonJul avoir le plakif
4e le conduire à l'audience du pape. Sa sainteté
ne put le voir sans la plus vive émotion. £lle dai-
gna lui dire les choses les plus tendres , les phis
affectueuses ^ lui témoignant ses regrets c\fdA
ne Veut point suivie à Gênes, l'assurant aussi
du plein retour de ses honnes grâces, et lui re^-
commandant de hien soigner sa santé, à kf*
quelle elle prenoit un intérêt ton^t pardculier.
Le cardinal Maury aiitoitet.vëaéroit ce poiltife
diigne de tous les hpmuiages paiP sa bonté, sa
douCiQur, et s^uquel o» etiitdéâirése%»leine«t un
l^S VIE DU CARDINAL
peu plus de force dans le caractère ^ pour ne
pas se laisser influencer par ses alentours,
quoique d'ailleurs il ait déployé un courage
admirable 9 pour supporter personnellement les
coups de l'adversité. Maury ne put donc le
voir sans être aussi profondément attendri , et
il lui exprima les sentiments de son cœur dans
les termes les plus forts et les plus pathétiques.
De retour à Saint -Sylvestre, le cardinal
Maury, au lieu de se rendre aussitôt dans sa
propre demeure , prit la détermination de ne
sortir du couvent qu'après avoir terminé l'ou-
vrage qu'il avoit entrepris. Se renfermant donc
plus que jamais dans son intérieur, il ne le
perdit pas un instant de vue , et bientôt la co-
pie en fut achevée. Le changement de sa posi-
tion n'en apporta aucun à son plan primitif. Il
ne fut pas même dans le cas d'y mettre plus de
modération. Au moment de l'holocauste , l'a-
gneau faisoit à peine entendre un léger fré-
missement. On peut bien reconnoitre l'auteur
à son style , mais rien n'annonce le rôle qu'il a
joué sur la scène.
Dès que le cardinal Maury fut au bout de
son travail, il rentra chez lui, et continuant
à se refuser presque toute distraction, il trans**
JEAN SlFRfilH HAURT. l49
crivii une seconde fois son ouvrage en entier ,
pour y réunir et y fondre les autorités et les
documents qui dévoient prêter leur appui à
ses propositions^ et en former le complément
nécessaire. Grâce à son ardeur sans pareille ^
il réussit à remplir cette pénible tâche. Il
voulut alors s'en imposer une troisième, et
commencer à revoir ses écriu^ sous le rapport
du style , en même temps qu'il comptoit en-
chaîner encore mieux ses idées , en leur don*
nant^ s'il é toit possible^ plus de force et plus
de liaison entre elles. Mais l'excès de la fatigue
cl des veilles avoit achevé d'épuiser ses forces. Il
s'aperçut qu'elles déclinoient sensiblement (i).
Dès-lors y renonçant à son projet^ il mit ses
papiers en sûreté , en les confiant à une main
(#) Dans une de ses dernières sorties , il alla prendre
le père Anfossi , maître du sacre palais , et le père Sisti,
pravincial des Cordelievs, et ils allèrent ensemble se
promener vers le Colysée. Là, tout en marchant, il eut
avec eux une conversation des plus graves. « Voyez,
•« leur dit-il , combien il faut de temps pour former un
« homme! Notre vie n'est presque qu'une enfance pro-
« longée; et dès que notre éducation se termine, quand
« nous pourrions être quelque chose , la mort arrive
« tout à, coup. »
l5o VIE DU CARDINAL
amie. Peu de jours après ^ le mal dont il avoit
contracté le germe au château Saint-Ange , «e
déclara d'une manière affreuse. Son grand ca-
ractère ne se démentit pas dans ses derniers
moments. Il voulut d'abord recevoir tous les
secours de la religion , et puis il vit approcher
sa fin avec un calme et une tranquillité éton-
nante. Ce fut dans la nuit du lo au 1 1 mai
1817 qu'il rendit son dernier soupir. Durant
sa maladie , le pape daigna envoyer plusieurs
fois savoir de ses nouvelles ; tout le sacré col-
lège, la prélature et les princes romains imi-
tèrent son exemple, et M. le cardinal Con-^
salvi , de même que M. le cardinal Dugnani ,
souô-doyen des cardinaux, s'empressèrent de
lui prodiguer toutes tes consolations de l'ami-
tié. Après sa mort, il fut embaumé. On lui
trouva dans la vessie une pierre qui pesoit une
de0ii*K>nce, et l'on connut ainsi la cause des
fréquentes rétentions qu'il avoit souffertes de-
puis quelques années. Il avoit de plus deux
lésions assez fortes dans la région du cœur. Le
volume de sa cervelle étoit du double plus gros
qu*il ne l'est ordinairement.
Ainsi finit à.soixante-onze ans pas encore ré-
volus, cet homme dont la jeunesse fui si précoce
JEAN 81FRKI(N MAURY. l5v
el si fertile, l'âge mûr siradieim , et qui, presque
arrivé au terme de ees jours^ aut, au milieu des
jdus forte» tempêtes, retremper son mâlejgënie
pour enfanter des chefs^'œuvre. 11 sera dono éga-
lement Gélébre par sa vie et par sa morty morAsi
œquè ac vitâ eelebris (i). 11 ne jouira points
il est vrai , de ces honneurs^ académiques qu'il
avoit certes bien mérités par une double vie*
toire ; mais l'injustice accroîtra enoôre sa re^
nommée, negatis post mortem honoribtùs y /2»*
mâ celebratior (2). Peut - être rinimittë vou-
dra-t-elle encore repousser ses cendres de la
dernière demeure où il étoit attendii, 6n lui
fermant l'entrée du temple qui leur devoit un
asile. Mais alors deux grands hommes viendront
aussitôt lui offrir de partager leur tombeau.
Pie Vil, qui naguère avoit mêlé ses larmes
avec les siennes, et qu'indigne un outrage fait
à sa propre dignité, plus qu'à Maury lui-même,
s'empressera d'accueillir une offre si généreuse,
en ordonnant qu'après lui avoir rendu les pieux
devoirs de la religion dans la chapelle pontifi-
cale , ses précieux restes soient ensevelis entre
(1) Tacit. Annal, lib. tll.
(2) Ibid, .,..:■'..
l52 VIE BU <lÀRDIIfA,L
Baron îus et^ Tarugi •: hunctwnuli socium ha^
b&iu meiimagm jBaronius et Tarugius (i). Trop
heiii*^ur;de<pouY<^ consoler ma douleur par
cet hommage du souverain pontife , décerné à
la mémoire d'un oncle qui m'est cher à tant
dé titres , je m'en empare aussitôt et j'implore
la plume du célèbre Morcelli ^ pour le retracer
dans une itiscription solennelle. Voici l'épita-^
phe que Morcelli a composée , en me servant
même au-delà de mes désirs (2). Elle orne déjà
la riche ieoUection de ses œuvres , et elle fut
son ^dernier adieu aux muses latines qu'il a
tant illustrées.
QUIETÏ. ET. BCEMOAIiE.
JOAN. SiFREDI. MaURY. GARD.
PONT^FICIS. FALVCODUU. ET. CORNETAN^
SUBIMIS. MUNERIBUS. £7. HONORIBCS.
AD. OMNEM. OIGNITATEM. EVECTI.
' QUEM. DOCTRItVA. ET. ELOQUENTIA. INSIGNEM.
SQUALES. EJUS. MIRATI. SUNT.
* ADVERSOE. RfES. VIRTUTE. COIfSTANTEM.
MAGNANIMUMQUE. PROBAVERE.
Plus. VIXIT. ANN.LXX.M.X.D.XVII.
ornosus, nuicquam. consiuo. sapientia.
(i) Vojrez, à la fin de l|i Yie^ila note n» 36.
(a) Voyez, à la fin de la Vie, la note n*» 37,
f
JEAN SIFREIN MAURY. l53
LABOEIBUS. DOHI. FOAISQUE. CLARUS.
D£C£SS. R0M£. V. IDUS. MAIAS. Alf. M.DCCC.XVil.
LUDOV, SlFREDUS. ET. MaRU. MoDESTA. FRATRIS. FILII.
PATRUO. SANCTISSIMO. BENEMERENTI.
HUPÎC. TUMULl. SOCIUM. HABENT.
VIRI. MAGNI. BaROPTIUS. ET. TaRUGIUS.
M Au repos et à la mémoire du cardinal Jean Sifrein
« Maury, ëvêque de Montéfiascone et de Cornéto, par-
« venu au faîte des grandeurs , par la carrière la plus
« distinguée et la plus honorable. Ses contemporains ad-
« mirèrent sa doctrine et son éloquence. Sa vertu , sa
« constance, sa magnanimité , furent éprouvées dans
« l'adversité. Il vécut soixante-dix ans, dix mois et dix-
« sept jours, toujours pieux, jamais oisif, aussi illustre
« par la sagesse de ses conseils , que par ses travaux
K privés et publics. Il mourut à Rome , le 1 1 mai i8i 7.
M Louis Sifrein et Marie-Modeste Maury , à un oncle
« qu'ils vénèrent à tant de titres.
tt Deux grands hommes , Baronius et Tarugi , parta-
« gent avec lui leur tombeau. »
/
Et moi y en mettant fin à ces tristes récits que
je recommande à la bonté indulgente des lec-
teurs ; s'il existoit des hommes assez malheu*
reux pour envier cette consolation à la piété
filiale^ cessez y leur dirai*-je, de poursuivre le
caLrdinal Maury de vos vaines clameurs et de
vos cris impuissants ; vous ne pouvez plus rien
l54 VIE DU CÂBDINAL JEAM SIFREIH MAURY.
lui ôter ; car ses écrits subsistent , sa vie est à
présent connue , et son nom passera malgré
vous à la postérité : posteritati narratus et ira-
ditus y superstes erit (i).
( I ) Tacit . viia Agric.
NOTES
ET
PIÈCES JUSTIFICATIVES.
NOTES» l57
NOTE N^ I, page 5.
Ayant d'entrer au séminaire de Saint-Charles, tenu
par messieurs les sulpiciens, Maury passa une an-
née dans le petit séminaire qu'avoient à Avignon les
messieurs de la congrégation de Sainte-Garde , et aussi-
tôt qu^l eut achevé son cours de théologie , en 1 766, il
se mit en route pour Paris.
M. de Pradt dit dans les quatre Concordats , que
Maury « se proposoit d'entrer aux jésuites au sortir de
. ««études, <iu'ila,cùtfaitesdWauuùè.ebriUante.
« et que la suppression de la société s'opposa à l'accom-
« plissement de ce dessein. » La chose est assez indtfft^
rente, et peu importe de savoir quelle^ pouyoient être
les velléités d'un jeune homme. Mais le fait est que si
Maury avoit eu la pensée de s'enrôler parmi les jésuites ,
il auroit eu tout le temps de suivre c^tte vocation ; car
leur institut , qui avoit été supprimé en France , par un
arrêt du 6 août 1 762 (i) , ne fut aboli par Xîlément XIV
que le 21 juillet 1 778 (2) , et subsista encore une année
à Avignon. Maury va bientôt nous apprendre lui-même
de quelle noble ambition il étoit animé , quand il quitta
ie séminaire.
«>l l*i IIMII II.
(i) Histoire de France ^ par An t. Fantin Desodoards; règne
âe Louis XV, chap. 7.
(«) Ibid, chap. 10.
l58 NOTES.
\ tVU
NOTE N" 2, p. il
Voici tm passage de la Correspondance littéraire »
pdT le baron de (rrîinm, année 1772 , deuxième partie ,
iom. n : « L'Académie* Françoise célèbre tous les ans
« la fête du roî, dans la cbapelle du Louvre, par une
<c messe en musique , pendant laquelle le panégyrique
« de saint Louis est prononcé. Le lendemain le pré-*
« 'dicateur et son ^i^rttion sont oubliées. Cette année, le
t<^ panégyrique de saint Louis a eu un succès marqué.
« Il a été prononcé par M. l'abbé Mauj^. // a été reçu
« avec apptdtkdUsseinent , c* est-^^dire , ^u^on a claqué
« des marris dans ta chapelle , et cfe succès ne s'est pas
« démefùti à l'iitnprei^ion. L'Académre s'est même crue
ce obligée , pour constater un succès si extraordinaire ,
« d'écrire à M. le cardinal de LaRoche-Aymon , cbargé
« de la feuille des bénéfices , pour lui recommander
« rorateui^fiiçrié ; et ce prélat, ayant égard à la lettre de
* l'AcadénSie , vient de donner une abbaye à M. l'abbé
« Maury. Son Panégyrique de saint Louis est un mor-
« ce^au bien écrit. L'orateur a du style , de la facilité ,
tt de la noblesse. »
Dans la soixante - septième lettre de sa Correspond
dance littéraire, La Harpe dit aussi que ce panégyrique
Alt « un des meilleurs qu'on eut encore faits, et c[ue
« l'orateur en fut récompensé par une abbaye ; y mais
NOTES* 169
se rappelant peut - être im peu trop que Maury avoit ,
m
Tannée précédente , été son compétiteur pour l'Eloge
de Fénelon , il lui prête seize ans de plus que son âge ,
afin d'ajouter apparemment à la gloire de son propre
triomphe ; car il est bien difficile de croire que son er-
reur ne fût pa^ volontaire (i).
Dans ce même article , La Harpe ajoute que Maury ,
« après avoir travaillé jusqu'à Tâge de quarante ans ,
u dans l'obscurité et dans la pauvreté, sans pouvoir
« vaincre ni l'une ni l'autre , fut admis dans la société
« des principaux gens de lettres ; que son goût se forma
« par leur commerce, et que l'encouragement qu'il
« avoit reçu donna du ressort à son talent. /•»
A l'âge de vingt -six ans, on peut dire que la fortune
de Maury étoit faite, puisqu'il étoit devenu chanoine,
vicaire général , abbé commendataire et prédicateur du
roi. Dès son arrivée à Paris , en 1 765 , M. Le Beau
l'avoit distingué et admis dans sa société , qui lui fit
bientôt connoître les principaux littérateurs , BufFon ,
Thomas, Marmontel, l'abbé Garnier, l'abbé de Bois-
mont, etc. En 1769, M. le cardinal de Luynes l'hono-
roit déjà de ses bontés. Presque à la même époque, il
fut introduit chez M. de Beaumont, archevêque de
Paris , par MM. de Montagii et de Malaret , l'un doyen
et l'autre chanoine officiai de Notre-Dame. En 1772
enfin , M. de Montazet , archevêque dé Lyon , se déclara
(1) La Harpe ëtoit ne en 1789, et avoit sepÉ ans de plus que le
cardinal Maury.
l6o NOTES«
hautement son ami , et M. le cardinal de La Roclie-
Aymon devint son plus grand protecteur. Mais voilà
comment on écrit l'histoire , quand on oublie la belle
profession de foi faite par Tacite en tête de ses annales ,
mihi Galba , etc.
NOTES. l6l
NOTE N*> 5, p. i8.
Nous avons vu que Grimm a raconte cette circons^
tance, en rendant compte du panégyrique de saint
Louis. Je me conforme à mes traditions domestiques ,
sans prétendre infirmer en aucune manière son récit.
Dans V Essai sur V Éloquence de la Chaire , on cite
divers exemples d'une émotion extraordinaire produite
en'chaire par nos grands prédicateurs. Rien n'est certes
plus éloigné de ma pensée, que de vouloir établir ici
la moindre comparaison. Mais je crois pouvoir me per-
mettre de faire observer que dans les panégyriques de
saint Louis et de saint Augustin, aucun intérêt personnel
n'agit sur l'auditoire, et qu'il fut transporté par la force
seule de l'éloquence. Dans la péroraison de. l'éloge du
grand Gondé, on obéit à un sentiment profond de triis-
tesse ; de même que dansl'oraison funèbre delà duchesse
d'Orléans , Bossuet , en rendant la mort de cette prin-
cesse toujours présente à ses auditeurs, leur fit partager
l'étonnant effet qu'elle avoit produit sur lui-même. Ce
fut en présence du catafalque de Louis XI V, queMassil-
lon s'écria : Dieu seul est grand, mes frères! Et quand
r
il fut interrompu par des gémissements et par des san-
glots, la commotion générale avoit été excitée par les
terribles images du jugement dernier et du petit nom-
bre des élus.
Il
l6a NOTES.
NOTE N*> 4, p. îi5.
Rulhière remplaça M. l'abbé de Boismont à TAca-
démte-'Françoise , et il y fit son éloge le jour de sou
entrée; Dans ce discours , il parle de Maury en ces ter-^
mes : u La mort de M. l'abbé de Boismont nous enle-
« voit un orateur justement célèbre, mais vouspossé-
« die& parmi tous son émule en éloquence , le rival de
« ses succès, que cette rivalité même lui a fait chérir
« et véritablement adopter : sentiment rare , et qu'on
K croiroit presque étranger au cœur humain ; dernière
M action de sa vie, mais qui l'honore tout entière (i). m
M. de Chastellux rendit ensuite ce beau témoignage
Il I ■ I I I p 1 1 . ■ I . ' ■ ^
(i) Dans I21 notice historique mise par M. L. S. Auger , en tête
des Oraisons Junèbres , Panégyrique et Sermon de M. Tabbé
de Boismont, il est dit : « Trpp souvent, on le sait, les hom-
(c mes que les lettres ou les arts ont illustres , conçoivent , dan»
a leur vieillesse , un dëpit jaloux qu^ils ne savent pas toujours
<c dissimoler contre les jeunes talents qui s^ëlèvent et menacent
<c ^e leà surpasser an jour. M. de Boisïnont resta étranger à ce
« ptfaible sentiment. Il fut le premier à applaudir aux dëbut»
c (grillants de M. Pabbë Maùry , aigourd'hui cardinal. Il ne vit
ff point en lui un rival qui devoit éclipser sa gloire , mais un suc-
,<c cesseur qui devoit en bériter. Il adopta le jeune orateur, tra-
« vailla à son avancement, et lui résigna même un de ses bénéfi-
(c ces ; il semblôit se complaire dans IVspoir d^étre remplacé par
« lui ii TAcadémie-Francoise. »
. 1
MOT£S. 1^5
à Maury, daus sa répouse au récipieadaire ; u Gomineiit
H douter de l'attachement de M. l'abbé de Boismont
M pour la mâle et noble éloquence, lorsqu'on le re*
« trouve dans les plus chères affections de son cœur?
« C'est elle qui lui présente un disciple dans son nyal;^
u un àmi dans son successeur; car il fut le premieii'à
« le proclamer. L'Académie prévint âes vœux.; «Ue.ne
« permit pas que celui qui partageoit déjà sa gloite ,
M n'en fut regardé que comme l'héritier. Mais M. l'âbbé
« de Boismont, à qui le ciel se hâtoit de prodiguer les
u plus douces jouissances de la vie, avant de l'en pr»^
« ver, voulut exercer tous les droits de l'adoption; il
« fut assez heureux pour pouvoir disposer en faveur
« du talent, d'une fortune acquise par le talent; am
M moment lui suffit pour satisfaire sou cœur, tandis
M que le cœur de >son ami demandait , et regrette encore
tf de longues années qu*il avait consacrées à la recon-
« naissance. » En effet, Mâury avoit prodigué à son
bienfaiteur les soins les plus teiidres et les plus affieo-
tueux durant le cours d'une longue maladie ; il vouliÀt
même l'accompagner à Bourbonne, pendant toute unis
saison des bains. C'est ainsi que plus tard , en 1 790 , je
l'ai vu venir passer plusieurs nuits de suite au chevet du
lit de M. l'abbé de Malaret , qui avoit eu une attaque
de paralysie; et c'étoit à l'époque même de ses plms
grandes occupations, lorsqu'il s'étoit réduit à ne pren<^
dre que quelques instants de repos, étendu sur un solà,
sans se déshabiller le plus souvent.
M. deMontgaillard, Histoire de France^ tom. H, au
l64 NOTES.
lieu de s'imposer silence sur la fortune de Maury , ou de
rendre justice à la manière si légitime dont il l'avoit
acquise , et qui est tellement connue , que son heureux
biographe en trouve ( ce qui est si rare pour un simple
particulier ) tous les détails dans des monuments pu-
blics , M. de Montgaillard s'exprime sur ce sujet en ces
termes : « L'abbé Maury jouissoit de plusieurs béné-
«< fices , et le décret prononcé contre les propriétés du
« clergé dépouilloit Fabbé mondain de 28 à 3o miUe
•I livres de rente qu'il étoit pan^enu à se faire adjuger
M par r administration des économats. »
Maury dut , en 1 77 1 , le commencement de sa fortune
à M. l'évêque de Lombez ; la recommandation de l'A-
cadémie lui procura l'abbaye de la Frénade en '77a 9
et il fut nommé , comme nous venons de le voir ,
au riche prieuré de Lions , par son ami M* l'abbé de
Boismont. Voilà quels étoient tous ses revenus avant la
révolution ; mais M. de Montgaillard confond et déna^
ture les faits , pour dénigrer sa mémoire , ou plutôt ,
dirai-je, pour déshonorer sa propre histoire, par une
partialité indécente , ne voulant pas me servir du mot
propre qu'il faudroit employer.
Puisque je suis sur ce chapitre , pour n'être pas obligé
d'y revenir plus tard , qu'il me soit permis de rappor-
ter ici un article que j'ai inséré dans une des notes de
l'éloge de Fénelon , en réponse à une autre accusatioH
du même M. de Montgaillard.
« Ce champion de l'ancien régime , avoit-il dit ,
«( reçut en divers paiements la somme de 25o ntille
NOTES.
65
« francs, partie avant la révolution, partie en i';88
« et 1 789 , en attendant qu'il Mt pouvu d'un évéché ,
« à condition qu'il combattroit les projets de l'assem-*
« blée nationale, et qu'il n'abandonneroit point le
« parti de Malouet, de Mounier, du saint archevêque
«• de Paris ^ et du fidèle cardinal de La Rochefoucauld. »
Voici maintenant ma réponse : « Je déclare d'abord
M que j.e me crois assuré de la fausseté de cette asser—
« tion ^ car le fameux livre rouge, dont on invoque ici
« le témoignage, fut lu, commenté et imprimé pen-*
u dant la session de la première assemblée , et jainài»
u semblable reproche ne fut , ni alors ni depuis , jusqu*à
<( ce jour, imputé à l'orateur du côté droit , que certes
« on n'épargnoit gtière , pour le rabaisser autant cfu'il
« se pouvoit. Je ferai observer ensuite que le fait en lui*
« mémeparoit plus qu'invraisemblable^ je dirai njLème
« qu'il sembla avoir été inventé à plaisir, pendant la
« durée de nqs ^roubles politiques, et par. des motifs
« qu'il est facile de deviner. Tous très iKNPàs mis sur>la
« même ligne , à côté les uni des autres , doivent , en
« effet, être bien étonnés de se trouver eiisemble , et il
« suffiroit d'uo pareil rapprochement pour démentir
u l'accusation,.
«.Mais, sans entrer dans une discussion qui n'offiri^
« roit qu'un très-mince intérêt , je dir^i ^ux personnes
^ justes , impai'tiales : ce fait seroit-il constant , ce n'est
« pas moi qui devrois en rougir pour la mémoire du
« cardinal Maury ; et je m'enorgueillirois au contraire
« qu'au moment où il disoit à Marmonteri m^z résolu^
l6fi NOTES.
<r tian est prise de périr sur la brèche ; je nen ai pas
(c moins la triste certitude que la place sera prise das-
H saut, %t qu'elle sera lii^rée au pillage (i) ; qu'au mo-
M . ment où il perdoit sa fortune si légitimement acquise ,
V soioL souverain, auquel il avoit consacré et sa vie et
u tous les foibles talents qu'il avoit reçus de la nature ,
<< eut daigné subvenir à ses besoins , en lui donnant des
<« marques de sa munificence. J'ajouterai avec une no-
« ble franchise : oui , l'abbé Maury a reçu des présents
« de son roi. Voulez -vous les connoitre? Louis XVl
«lui donna, en 1790, une boîte avec un portrait en
« ' émaU , de Henri lY , peint par Petiteau , en l'accom-
« pagnant d*ime lettre tout écrite de soiï auguste main,
«et conçue en ces termes : Henri JV est le père des
M Bourbons, et vtous en êtes le plus éloquent , leplu^ in--
ii'trJpide défenseur. Je vous ensnn^ son portrait : porte z-
é le par ifénératiofi pour sa mémoire, et par amitié
« pour moi, Cçtte boîte fut malheureusement volée au
a 'cardinal Mamy y an' milieu deis désastres qui tant de
« fois'vinrent fondre sur lui. Mais je conserve , comme
«: le plttd précieux de tous les bijoux, une autre boite en
(( écaille, qui est pour moi .tm Souvenir précieux, et
H pour lui une marque de la plus glorieuse estime.
«< Unrsqu'il se reikdoit à Rome , en 1 791 j il eut l'hon-
te neur de voir , en passant, Louis XYIII , connu alors
« sous le nom de comte de Provence. Son altesse royale
«' daigna lui dire qm'eUe regrettoit de n'avoir rien à lui
{jy-Méntoires ,' livl KIV.
« offrir. Eh bien, monseigneur ^ répœidit-il, je vous
« supplie de me donner votre portrait sur une tabatière
« ordinaire. C'est ce portrait que j'ai. Le roi est peint
« en uniforme de coloiïeV de' cai'afcihîéts.
« Madame Victoire de France , qui honora toujours
« le cardinal Maui7 d'onelKmté, Je dîrois pt«es^ue
•c d'ttii« amitié si te^drà ) q«'ayant ^té admis pav^Us) à
« lui faite ma cour à Triestey peu de joiiM'«|^ati^- sa
M mort , elle lae présenta son ati(piste Maiii à baiiet*^ et
« puis elle Toulut m'embrasBer elle -^ même , «tf |ftie di^
H sant: Ceci est pour mon bon tardiniiJ^,^t^oU9Ïui'àirez
M que je ne\f-m p^t ixiidiM^ y' cette inébërable pvi|iée$se
« . donna ^ «gaiement son portrait au ear^^l M^mry**
« Jlâi \e txMiKéuV de \p posséder , snfisi'qû'tm i^élii({aéire
^ qu'elle :avoi« •tenu da«s -sâS' tâainsi déflâillëMe^/'^
M qu^elle Itii-fit irè|vieti^ef|i^Tèmi9e i pèi^'madàiliela^dMt^
«I tesse de Ch|LsiteUii]C,i'sa.p»^et«i«^ damft idlliè^^
« qui (utsotna^îe etsa^Bdèlëcottipàgëp pendant fdiltie
• l'émigratî^mi' *•'•»• • '» i .»-"»•.•.- .(«rjfih
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Ii68 NOTES.
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N.OTJE N» 5, p. 38.
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'H V^uteur.des quatre Càncordàts dit dan$ le deuxième
^otume : «• Louis XV fitfsaisir Avignon. Le réquisitoire
m: quejniblia alors M. de Gàstillon; avocat général, du
ni parlénletit .'d'Aix,:ne le cède en virulence à rien de
^:fc«r qu'a dit Napoléon sur la même cour. On disoit
.«'vdm^.lftvtâfiip^ que'cV/£7it r ouvrage de VaJbbé Maury ,
^'yQk4^Hlh'^apait'été:$iiavianteri l'j^ pour défendre le
f^rp^9f^ >9U€^.paiP ceqU* il a%H>it appris en i'j'jopourl'at-
^!i74^f?r» n Cfc^stisans doute une plaisanteirie que M. de
P,ra4t4nV0ulu faijrf9»r Pour démentir cett»' singulière as-
sj^tîonl, il m^ suffira dô ratppeler que Maury n'avoit
^(^i^iAiiJl^ Tiingl^r-lfcrois.an»; qu'il n'étoît plus à Avignon
d^puif. 1^.965; qu'ilpe.sttitoii; point à.Paris la carrière
du barreau; qu'il ne s'étoit encore rendu reicominanda'^
ble par aucun ouvrage , et qu'ainsi il est tout aussi im-
possible qu'un pareil bruit eût couru dans le temps y
qu'il est contre la vraisemblance qu'un avocat général
du parlement d'Aix eût été chercher k Paris un jeune
ecclésiastique , pour se faire suppléer par lui dans son
travail. Cet argument acquiert encore une nouvelle
force par une inadvertance que commet M. de Pradt,
Ce ne fut pas en 1770, mais en 1768 que Louis XV
s'empara d'Avignon. ^
Notes. 169
NOTE N° 6, p. 42.
LETTRE
DE M. BURKE A If. WOODTORD, AIDE-MAJOR DBS GARDES
f
DE SA MAJESTÉ BRITAimiQUE.
. ; Londres, ce II fiérrier 1791.
« Je commence par vous prier , monsieur y de ne
pas me croire coupable de négligence envers vous par
mon long silence. Des affaires qui m'ont occupé tout
entier, ne m'ont pas permis de m'acquitter plus tôt de
tout ce que je vous dois , surtout pour la complaisance
que vous avez eue de me communiquer les différentes
opinions de M. l'abbé Maury , et pour la forme aussi
polie qu'obligeante que vous avez prise pour me les
procurer.
<c Je vous dois beaucoup de remerciments pour ces
excellents discours de M. l'abbé Maury , quje vous avez
eu la bonté de na'envoyer. Je ne les conuoissois point
avapt de liçs recevoir de vous. Je n'a vois encore rien
vu qui pût me donner une idée juste et complète de
sa manière de traiter un sujet de droit public. Je n'a-
vois lu que des parties détachées de ses ouvrages , ou
des extraits que j'ai pu soupçonner quelquefois d'être
lyo NOTES.
afterés par ses eHneiiiis. J'y avois cependant toujours
reconnu les talents d'un esprit supe'rieur. Les ouvrages
que vous m'envoyez , me donnent de lui une bien plus
haute idée, que celle que j'en avois d'après les analyses
de ses écrits et sa grande réputation.
« J'y vois partout une éloquence fière, mâle et hardie»
haute et dominatrice , libre et rapide dans ses mouve-
ments, pleine d^autorité, et aboiidante dans ses res-
sources. Mais en admirant , comme je le fais , un si
beau talent, j'admire plus encore sa persévérance in-
fatigable, sa constance invincible, son inébranlable
intrépidité, et son indomptable courage à braver no-
blement l'aveugle opinion et les clameurs populaires.
Cci sont là y monsieur, de solides fondements d^une
grande gloire. Dites - lui , de ma part, que lorsqu'il
pourra se soustraire aux dangers dont son inviolabilité
l'environné, et qu^il voudra prendre quelque repos,
et trouver quelque délassement dans 'la libre commu-
liîcation d'un commerce intime, je le prie de venir
Jouir de sa reiiommée dans ce pays d'esclavage , où il
n'aura rien à redouter d'un comité des recherches ', ni
deTéxcellenté loi contré les crimes de lèse-nation. Je
}dî donneï*&i d^in cœur franc et siiicère l'accoïade
chevaleresque qu'il véiït bien rê<iéVoîr de moi ; car je
vois efi lui un preux ' chevalier ,' éï un vaillant cfi'am-
plèn'de là causé delliônneur , de la vertu, dé tous
I^s sentimehs nobles et généreux , dé là cause de *soh
roi et des' îôis", dé la religion et de la liberté de son
pays. ' '
NOTES. 171
« J^yez là1)onté, monsieur^ de lui exprimer seulement
la peine que je ressens' de ce que la naédiocrite' de ma
fortone, et le peu d'habittule que jW de parler fran-
çois 9 ne me permettront pas de lé traitier arec toute
la distinction t^Hi<péritèVmais j'y fpfai de mon mieux.
« A la vérité, j^i reçu autrefois At. lé eémte de Mi-*
rabeau dans ma tiMôson ; et M. Tabbë Ma«i7 diuglieray
t«il entrer so«s le même toit qu'il a faaÉ>itë? Avant tle
l'y receieoir, j'aurai soin qu'elle expie la pr^ence de
M. de Mirabeau. Je la ferai donc purifier, et j'y emr4
ploierai toutes^ leé dérëmonies expiatoires , • counuéé
depuis Hbmire jusqu'à nos jours. Je ne veux en négli^
ger aucune, et je n'excepterai /que Vkommagede cet
espagnol qui '■ bràla sa maison , iparcé que ' le tifaitre
comptable de iftourbôri y avoit log^. A ce sacrifice près ,-
qui seroit un peu trop coûteqx pour l'état de nies finan^-
ces, je me soumettrai à tout pour purifier mon faabi-»
talion ; car' jè^' 9uis extrêmement iduperstitieûx , et je
pense qu'en eiitraht dans ma maiso», M. de Mirabeau
y apportoit avec lui un augure plus funeste que tous
le^ cof beaux 'que M. l'abbé Maury Verra voltiger 'sans
cesse autour de toà^demeure. Le séjour de M. de Mi^
rabeau^ dans * plusieurs maisons de force a enttaîiié la
ruiiiè'détôûtéâ è^Ilè^ qui existoiènt en France. L'àssem^
Méfe ; nàtiôMlë^dbht il est membre , doit craindre ' le
même effet de sa présence , et se mettre en garde contre
ce danger dont elle est menacée.
«t Un de mes amis, arrivé nôuvèllcmeiit de* Paris, m'a
dit qu'il étèit' ptéSent à Fasserhbléè , lorsque le comte
17? WOTKSi
de Mirabeau (je lui demande pardon) , M. Riquetti
voulut bien l'égayer en manifestant l'oipinion cpi'il a
de- moi. Je ne lui ferai point d'autre re'ponse,. qu-en lui
opposant si^ttplenient Vopinion qu'a de lui l'Europe
çntièriç , et siir laquelle je m'en rapporte à lni-méme&
Jfai U. bonbeur de j^'avoir jamais démérité de mon
souy^erain x.^.pui^ btaver l'indignation de Riquetti>
priemier du, n<uu(, qui est le roi des-Prançois. Je suis
sous la protection des loiâ angloises* . Je ne veux m'ex*
pofer.ni à son comité d'inquisition, ni surtout à sa
lai^terne , qui me paroit infiniment plus dangereuse àite
honnêtes gen^, que la fiastille ne l'a jamais été. Slj'a^
voisà vivre en France , j'aimerois infiniment mieux le
go^yçrnenlent de Louis XYI, çt je k.crOitCHis beaucoup
p][i9f'fa,vorable 4 ma liberté ^ que eeiluide Riquetti I*"^..
Jç;. trouve poi||*t|i<i^ qu'après avoir été sujet si peu
fidèle, il vient d^:Se montrer envers moi un monarque
t^ès-gi*acie.ux, lorsqu'en disant tant de niai de moi, i)
^n a parlé de la seule manière qui pût contribuer à nui
A
satisfaction et à naa réputation. EtT;^ en même temps
Vpbjet dçe[ invectives de.M. Riquetti ^,^t de l'approba-*
tion de M. l'abbé Maury, c'est u^ doi|14ç hopneur
auquel il est di;ffiiçile de rien ajouter. Alirabiçaui^à Bi-
cétre m'insp^rerqit;4^J& piUé. Qlirabea^ ^ijur son tràneiy
si^r ce trônç que les. jeu^ de la /ortunçf dffStinent queir
quefois pour récompense à certaines ^rCti/on^ qui conr
duisent communément à un autre ,te|*me qu^ je ne;
veux pas'nommier,'n'e^t,pl,uf.po^i: j^oi.qufun objet
de mépris; car le yi^e^^'est-jams^is plu;s odieux , et ne
NOTES. Ij5
se montre jamais plus vil aux yeux de la raison , que
lorsqu'il usurpe et souille la place naturelle de la vertu :
comme la vertu n'est jamais plus aimable pour ceux
qui ont un sentiment vrai de sa beauté , que lorsqu'elle
est nue et dépouillée de tous les ornements que pour-
roit lui prêter la fortune. M. Cazalès et M. l'abbé
Maury ont tiré pour leur gloire, de leurs malheurs
mêmes, des avantages que ^.es événements les plus
proqpères et les succès les plus éclatants n'auroient
pas pu leur procurer. Le succès viendra pourtant un
jour : je le désire , et je l'espère , moins encore . par
amour pour eux , que pour le bonheur du genre hu-
main.
« J'ai l'honneur d'être, etc.
u Signé Edmond Burke. >»
174 NOTES.
NOTE N° 7, p. 53.
M. l'abbé de Montgaillaini , voulant faire con-
noitre l'origine du mot sans^^ulotltt , raconte, His~
toire de France^ tom. III , qu'à une des séances de
l'assemblée , pendant que M aury étoit à la tribune ,
deux danies quiaroient un patriotisme exalté, témoin
gnoient hautement leur improbation , et que Maury,
impatienté de leurs criailleries et de leurs gestes, s*é^
cria en les désignant de la main : Monsieur le prési^
dent, faites taire ces deux sans-culottes.
Le fait est vrai. Mais M. de Montgaillard ne nomme
qu'une de ces dames. J'ignore le motif de cette offi-
cieuse discrétion, qui ne correspond pas à cette K^éracité
dont il aime à se parer habituellement, et je serai plus
réservé que lui.
Tout autre que M. de Montgaillard n'auroit peut-
être vu ici qu'un bon mot pour repousser des criail-
leries et des gestes, que le président auroit du faire
cesser , au moins par respect pour l'assemblée (i).
(i) Voici une autre plaisanterie du même genre, qui, heureu-
sement, n'est pas venue à la connoissance de M. deMongaillard.
Un jour que Maury e'toit à la tribune , le pre'sident Pinterrom-
poil A chaque mot en agitant sa sonnette. Monsieur le président,
mettez-vous la au cou , )ui cria*t-il , et ces seuls mots suffirent
NOTK-S. 175
M. de MoutgaiUard, dont la plume est si chaste et si
réservée , qu'on ne sauroit l'accuser d'avoir jamais
offensé la gravité et la décence qui forment le beau
caractère de l'historien, M. de Montgaillard , dis-je,
est bien autrement austère. « Le mot, poursuit-il en
K rigide censeur, le mot étoit peu convenable, surtout
« dans la bouche d'un ecclésiastique. » Il ajoute en-
suite : R Ce mot fit fortune , et fut appliqué depuis aux
« révolutionnaires les plus outrés. Maury se félicitoit
« d'avoir enrichi la langue françoise de cette dén;omi-
« nation; on l'a entendu dans les pays étrangers en
« réclamer la paternité. »
A la fia, je respire : je craignois que M. de Mont-
gaillard n'en vînt à faire à Maury le reproche d'avoir
été le père des brigands sans-culottes, au lieu d'avoir
simplement appris à les désigner par leur nom. Mais^
j'en demande pardon à l'historien généalogiste . sa
science est ici en défaut. Un censeur, témoin oculaire,
La Harpe , va le lui démontrer en professant la véri-
table étymologie des mots révolutionnaires. » Dès que
« l'on s'aperçut, dit-il, que pour être patriote , il suf-
« fisoit de répéter à tout propos , avec l'accent et le
« geste de la frénésie, une vingtaine de mots convenus
« et de phrases faites, tous ceux qui ne pouvoient
pour lui procurer du silence. Je conyiens qu'il est triste d'en
être rëduit- à se faire ainsi justice soi-même; mais on se défend
comme on peut , quand on est le plus foible , et que ceux. ifn\
commandent ne sasfent pas se respectei^.
176 NOTES.
«{ avoir une autre manière d'être patiîotes , se retiré^
«< rent des assemblées des sections , pour former les
« socie'tés populaires. C'est là que commença de se
« montrer sans pudeur, et de se déployer sans con-
« trainte la doctrine révolutionnaire , dont les profes-
«( seurs étoient à la Montagne et aux Jacobins, et dont
« les missionnaires propagèrent avec tant de succès ce
«t qu'on a nommé le pur sans^culotisme , ou la dynastie
« des sans^culottes, h
Au reste , je le répète , M aury eût-il été le premier
à prononcer le mot de sans-culottes, que faudroit-il
en conclure? rien sinon que les brigands s'étoient déjà
montrés avec leurs hideux haillons. Mais alors, il y
auroit eu du courage à lui à les dénoncer ; comme il
fit connoitre à la France étonnée « cet exécrable Jour-
«< dan, surnommé le coupe^téte , monstre nourri de
« sang, couvert de forfaits, régicide en espérance,
<c que l'échafaud, disoit-il , redemande à Paris, et que
u le ministre d'un roi que ce scélérat voulut égorger,
«^ le 6 octobre 1789, laisse à la tête d'une armée qui
u a inscrit sur ses drapeaux : braves brigands de Far'-
u mée de Vaucluse, » Dire ensuite que Maury seféli"
ci toit dans les pajrs étrangers d' avoir enrichi la langue
franqoise de celte dénomination, et qu'il en réclamoit
la paternité : oh ! M. de Montgaillard , vous oubliez
qu'on étoit alors en proie à la terreur , et que ce n'étoit
plus le temps de rire et de vouloir plaisanter!
NOTi^S... 177
f m •W*-' «Ail '
. t J A * f> ■ - ■
NOTE N» 8,,n. .55u
.1
LETTRE
iU>RESSÉ£ PAR LOUIS XVI A If. l'aBBÉ BIAURT.
3 fënier 179T.
« M. l'abbë , vous avez le courage des Ambroise , l'é-
loquence des Ghrysostôme. La haine de bien des gens
vous environne. Comme un autre Bossuet , il vous est
impossible de transiger avec Terreur; et vous êtes,
comme le savant e'vêque de Meaux , en butte à la calom-
nie. Rien ne m'étonne de votre part. Vous avez le zèle
d'un véritable ministre des auteb, et le cœur d'un
François de la vieille monarchie. Vous excitez mon ad-
miration; mais je redoute pour vous la haine de nos
ennemis communs ; ib attaquent à la fois le trône et
l'autel, et vous les défendez l'un et l'autre. Il y a quel-
ques jours, sans votre imperturbable sang -froid, sans
vos ingénieuses reparties , je perdois un François tota-
lement dévoué à la cause de son roi , et l'Eglise un de
ses défenseurs les plus éloquents. Daignez songer que
nous avons besoin de vous ; que vous nous êtes néces-
saire, et qu'il n'est pas toujours utile et toujours bien
de s'exposer inutilement à des périk certains. Usez avec
modération de ces talents, de ces connoissaiices, de ce
courage, dont vos amis et moi tirons vanité'. Sachez
temporiser; la prudence est ici bien nécessaire : votre
roi vous en conjure; trop heureux s'il peut un jour
s'acquitter envers vous ^ et vbus prouver sa reconnois-
sance , son estime et son amitié,
■ M Louis. »»
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Kt
NOTES.
»79
B(B
NOTE N» 9, p. 6i.
En parlant du dévouement héroïque de l'abbé Maury^
M. le cardinal Zëlada Tèut dësi^poiier ici les derniers
efforts qu'il fit pour défendre les droits dit saint-siége
sur ÀTignon. M. Charles Lacretelle dit y m$lçir<^ de
France f t. VIII , que jamais son éloquence n!a\»çit été
plut adroite et plus mesurée. Jamais pourtant , cp me
semble y il n'avoit montré plus dé vigueur oratoire.
Pour le prouver y il me siuffira d'une seule citation pp?ise
dans l'exorde même du discours (|u'il prononça le 24
mai 1791* « Messieurs, dit-il, iilterrogés sur cette ({uesr
« -tion : Avignon et le comtat sont 'ils 9 ou ne sont-ils
* point partie intégrante de V empire françois ? Vous
« avea r^oliï la question ainsi posée ^ en vous décidanjt:
« à une très-grande majorité pour la n^ative You^
« dites non : Eh bien! je vais vous répondre en trois
« lettres , en disant oui. C'est s'avouer vaincu. que d'o-
«c ser nier l'évidence... Le décret que vous ave? rendu
«* a été consigné dans deux cetts journaux qui sont au-
^ tant de témoins que vous ne pouvez ni récusée ^ ni
* «iontvedire, sans vous dénoncer à la France entière ,
«I cQuuné H»e troupe d'insensés. .. ,
!« Dès qcie la minorité eut aihsi succombé , elle s'as*
«^ sembla- •itHméd^tement après la séanee ^au club des
n> ijaceftins^ et là on imagiika: d'iyMMiler le décret, ^n le
l8o NOTES.
» faisant réformer le iendemaln matin à la lecture du
M procès-verbal.
«. Le rendez -vous fut donne à tous les membres de
« cette minorité y qui composent ordinairement ici la
M majorité. On arrêta le plan d'attaque , et on distribua
M les râles. M. . . . . auquel il faut décerner toute la gloire
« de cette incroyablç^ commission , dont il eut l'humi-
« lité de se charger; M..... qui avoit été la veille de
« nôtre avis^ et qui avoit acquis sans doute de grandes
« lumières sur le fond de la cause , en apprenant le
« soir que le souverain , qu'on appeloit autrefois sim-
M plement le peuple, avoit poursuivi jusque dans leurs
« maisons , les défenseurs de la souveraineté du pape
M sur Avignon , en demandant leur tête à grands cris;
H' M...'.. , fidèle sujet de ce nouveau souverain , auquel
« je vous prie, Monsieur le président , d'imposer silence
« dans ce moment , ^ ses huées, que je ne prendrai ja-
M mais pour des lois, continuent à m'interrompre;
« M..... ouvrit l'avis de déclarer que nous n'avions
'« rien décidé, et d'anéantir ainsi notre décret, à la
(c lecture du procès-verbal.
« On veut donc vous forcer. Messieurs, par des
~« moyens ténébreux et lâches , d'infirmer le vteu de la
« ihajoritë ; vœu auquel tious nous sommes soumis dans
M des occasion^ beaucoup plus importantes ; vœu dont
u le peuple lui-même a si bien senti toute la force et
<i toute l'évidence ,' qu'il a voulu nous punir de inort ,
«« uoiïs qu'il en regatdoit coinme les véritables moteurs ;
« Vœu que cette ndtfltitudiâ: Im déliré à légaUsé aux
NOTES.
l8l
u yeux de l'Eui'ope entière , par Tatrocité de ses me-
« naces, qui en ont du moins atteste' le vrai sens; vœu
a enfin que vos tribunes elles-mêmes n'oseront pas mé-
« connoitre , puisqu'elles ont voulu le sceller de notre
.M sang y et que des hommes lil^res et justes ne peuvent
« ni le de'savouer ni le combattre !
M Puis -je espérer enfin , après trois victoires si ré-
« centes et si décisives, que ce quatrième combat sera
« le dernier? — ' Oui, oui, répondez - vous , parce que
H VOUS vous flattez d'avoir assez travaillé les esprits
(1 hors de l'assemblée , pour conquérir la majorité des
« voix , que vous n'avez jamais pu obtenir jusqu'à ce
» jour. Je prends acte de ce vœu unanime qui appelle
•c un décret définitif; et que personne ne cherche plus
« à gagner demain sa cause , après l'avoir perdue au-
^a jourd'hui à la tribune. »»
Or , dans cette même séance , le décret rendu par
l'assemblée nationale, à la suite d'un appel nominal,
prononça solennellement « que la pétition de la mu-
H nicip alité et des habitants d'Ax^ignon ne servit' pas
a admise; qu'en conséquence cette ville ne serait pas
M réunie à la France; et l'article proposé par les comi"
«« tés, pour opérer cette réunion , fut rejeté. »»
Voilà certes un assez beau triomphe ! C'est en ce
genre un des plus extraordinaires que l'on puisse citer.
Ainsi donc, d'après le jugement porté par M. Lacre-
iclle sur ce même discours , d'après ce jugement, dis-je ,
que l'assemblée tout entière ratifia par ses glorieux
suffrages, ne suis- je point autorise à conclure que la
l82 NOTES.
véhémence et l'énergie n'excluent pas la modération ;
bien plus, qu'elles en deviennent les compagnes fidèles
toutes les fois qu'un orateur est assez habile pour savoir
les employer avec discernement, pour entraîner les
esprits qui veulent être eliranlés par de fortes secousses,
après que la froide raison a opéré tranquillement son
œuvre ? Maury en a fait souvent l'expérience ; mais ,
disoit-il, c'est là le secret du métier»
Cependant ce décret si solennel ne termina pas la
question. Vers la fin des séances de l'assemblée cons-
tituante, on eut recours à de nouveaux subterfuges
pour la remettre sur le tapis. Maury redoubla d'efforts
afin de repousser ces attaques , et il soutint , le 12 et le
i3 septembre 1791 , deux combats plus acharnés encore
que les précédents. Peut-être eii seroit-il sorti à son
avantage, la victoire du moins demeuroit indécise,
quand les chefs du parti qui vouloit , à quelque prix
que ce fût , envahir Avignon et le comtat , ayant appris
que le roi viendroit le lendemain prêter serment à la
constitution, et que le côté droit n'assisteroit pas à cette
séance royale , profitèrent de la circonstance pour exé-
cuter leur projet sans aucune discussion.
NOTSS. itS5
NOTE No 10, p- 63.
Cette lettre de M. le cardinal Zélada fut écrite
le 26 octobre i^gi.Dtos: son diseourà à l^nsâtut,
Maury l'avoit sans doutft présente à sa pensée, qtuUiâ
il s'exprima en ces termes au sujet de 0a proïndtfoh
au cardinalat. « Je n'a vois plus de poste à rèltt|)lir.
« Rome y SQUS la domination de laquelle J'étbië né ,
« m'ojffroit uœ seconde patrie. Déjà , Foi^àge çrondbit
M sur la tête de son souverain qui m^appeloit, mie ré^
« clamoit, et dont il étoît de mon detoîr d'aller ps^
u tager les périls. L'immortel Pie VI m'y prod^foa
« aussitôt toutes les dignités de moiji état : objétë d'allé
« bition d'autant moins désirables , qu'elles' n^itti-
« roient siir nous que la prévention et la haine ; qà'aU
« lieu de promettre un refuge, elles (lévouoient à la
« proscription , mais qu'il edi été tâche de refidsér à
« utie époque où elles ne pouvoient tenter que la fidé-
<c lité , le zèle et le courage. »
i84 Net ES.
mssBaeats
NOTE N» 11, p". 64.
' i\ • • ■ ) !
,'Ohl Fab/bé, lui dit monseigneur le comte d'Artois ,
i^iyplird'hui Charles X, comme vous êtes grossi! Et
tmpi, monseigneur, ref vit l'abbé Maury, je w)us trouve
IfieOf grandi.
JEn Ilalie, M. le cardinal Archetti, légat, et M. le
cardinal JoaiUietti y archevêque de Bologne , allèrent à
sa rencontre. Son. logement lui avoit été préparé chez
.M. le comte Gnudi, qui avoit été spécialement chargé
,jpar*le secfétaii*e d'Etat de. prendre ses ordres, pour
.disposer, son. voyage, jusqu'à Aome.
Tous les évêques des villes qu'il dut traverser sur
>an passage, spécialement M. le cardinal Ghiaramonti ,
alors 4vêque.d'Iuu>)a, M. le cardinal Calcagnini^ évê-
q^e. ■ d'Qsimo , M* lie cardinal Bellisomi-yiévéque de
Gésène > ^t J\I. le x:^rdinal Honorati , évéque de Sini-
gaglia, lui rendirent les mêmes honneurâi qu'il avoit
reçus à Bologne , et plusieurs se lièrent dès-lors avec
lui d'une manière particulière, entre autres MM. les
cardinaux Bellisomi et Honorati, pour ne pas mettre
du nombre Pie YII , à cause de sa haute dignité. M. le
cardinal Bellisomi, au conclave de Venise, fut lui-^
même sur le point de parvenir à la papauté, dont il étoit
digue par sa sagesse et par ses vertus. M. le cardinal
NOTES. l85
Honorati étoit justement regardé comme un des mem-
bres les plus distingués et les plus savants du sacré
collée. Yoilà sous quels auspices Pie YI annonçoit
aux Romains leur nouveau cardinal !
r
86 NOTES.
NOTÉ N^ 12, p. 64.
LETTRE
DE MORMON TEL A l'aBBÉ MAURY.
Paris, ce 6 décembre 1791.
M Quoique pour vous atteindre , mon illustre ami y
la poste n'eût qu'à suivre les traces de la renommée , et
le brillant sillon de votre gloire, j'ai voulu cependant
que cette lettre vous parvint par la plus droite ligne y
et surtout par la plus sûre voie. J'ai lu avec ravissement
celles qu'a bien voulu me communiquer monsieur votre
frère; et j'ai joui plus que vous-même des honneurs
qu'on vous a rendus à Tournai , à Bruxelles , à Co-.
blentz , etc. Je prévois ceux qu'on va vous rendre à
Rome ; et tout le monde ici croit vous en voir rougir.
Dans tous les sens je le souhaite. C'est à nous de nous
enivrer de votre gloire; c'est à vous de la recevoir,
comme vous faites , avec une modeste sensibilité. Les
foiblesses de l'amitié sont excusables ; celles de l'amour-
propre ne le seroient pas. Mais je ne les crains pas d'un
caractère et d'un esprit dont la trempe est bien éprou-
vée. Je vous counois une âme cubique , qui , dans tous
les mouvements de la fortune , se tiendra ferme sur sa
base.
NOTES. 187
« Ce qui me touche encore plus sensiblement que
votre triomphe y c'est le spectacle de tant de millions
d'hommes justes , réunis pour tous l'accorder. A Pai*is
même 9 dans ce Paris si corrompu, si dépravé, je ne
connois personne qui trouve exagérée la haute es^
time qu'on vous témoigne. Yos ennemis sont réduits à
se taire , ou contraints d'avouer que ces hommages vous
sont dus. On sera moins surpris du chapeau que Pie YI
va vous donner , qu'on ne le fut autrefois des agnus
dont Benoit XIY gratifia madame du Bocage. Â votre
égard , l'expression la plus forte de la haine ou de l'en-
vie n'est plus que le silence ou la confusion. Puissiez
vous , mon illustre ami , profiter de vos avantages pour
hâter le salut de notre malheureuse patrie ! Peut-on
voir froidement et avec indolence l'état où nous som-
mées réduits ? Ce qui se passe aujourd'hui au manège est
plus infâme et plus atroce que tout ce que vous y avez
vu. C'est une bande de cartouchiens qui eu protège des
millions d'autres, et à qui leur brevet d'inviolables fait
tout oser. Saint-Lambert, en parlant des deux assem->
blées nationales , dit que nous avons passé de Charenton
à Bicétre. Charenton ne dit pas assez. Bicêtre est plus
juste, mais trop noble encore. Ceux de vos anciens
démocrates auxquels il reste quelque sentiment d'hu-^^
manité, frémissent des excès où ceux-ci s'abandonnent
ou menacent de se porter. Ah ! que cet hiver sera long !
Ces brigands titrés ont pour eux la populace , et ils Tau <
ront toujours. La licence et l'impunité ont pour elle un
attrait qui , loin de s'afibiblir, prend de nouvelles for-
l88 NOTES.
ces. Dans ce moment, tout le royaume est inondé de
Toleurs -assassins qu'on n'ose pas même arrêter, ou
qu'on relâche après les avoir pris. On ne retient plus
dans les fers que des innocents. Mais la saine partie de
la nation , la classe des propriétaires , des cultivateurs ,
des citoyens laborieux, regarde vers le nord. Non,
mon ami , rien ne peut nous sauver que la confédéra-
tion des couronnes et la garantie réciproque du repos
intérieur de leurs Etats, avec l'engagement formel de
réunir toutes leurs forces contre les factions qui pour-
roient s'élever Vous concevez, mon bon ami,
quelle est l'inquiétude de ma femme dans un hameau
autour duquel il se commet tous les jours quelque vol
ou quelque meurtre. Elle est au milieu de ses enfants
comme l'oiseau frissonnant dans son nid. Elle demande
à s'en aller; et si j'ai l'air d'émigrer, je me ruine. Et
puis , quel temps pour traverser le royaume avec nos
enfants ! Où aller ? Quel sera notre asile ? Leur bonne
mère est dans des transes qui me navrent le cœur.
Nous sommes sur nos gardes; tout notre monde est
bien armé ; mais ces précautions mêmes sont alarmantes
pour elle. Vous connoissez l'amour qu'ielle a pour ses
enfants : c'est des âmes comme lasienne que l'on peut
dire : Quœjinxere tintent.
« Les seuls moments heureux qu'elle ait connus depuis
long -temps, ont été ceux où elle a reçu des nouvelles
de vos triomphes. Elle en a été dans un ravissement
inexprimable. 11 y a plus d'un mois qu'elle vous a écrit.
Un officier qui alloit passer dans le pays où vous étiez
NOTES. 189
encoi'e , s'étoit chargé de sa lettre. Mais vous ne Tavez
pas reçue , puisque vous n'y avez pas répondu. Elle se
joint à moi pour vous dire combien tout ce qui vous
honore nous intéresse et nous enchante , et que jamais
vous n'aurez d'amis plus vrais, plus tendres, plus
fidèles que nous. Adieu, mon illustre ami. Tout le petit
ménage de Grignon, mère, père, enfants, vous em-
brassent de tout leur cœur.
« Mabmontel.
« P. S. Votre graveur m'a fait présent d'un exem-
plaire de votre portrait , tiré avant la lettre. J'ai éi4
tenté de n'y écrire que votre nom , avec ces mots :
« YlE EGREGIUS.
ce VerbaPan.
« Ensuite, m'est venue l'envie d'y ajouter quelques
vers de ma façon. Mais j'attends pour cela votre appror
bation. Les voici :
« PoDtIfe y souverains , il défendit vos droits j
« Et FEarope nous dit que là pom^re romaine,
«t Maigre tout son ëclat , ponrroit pa jrer à peine
« Ce qu'il fit pour l'autel et la pourpre des rois. 9 . . - , .
••>.•?!
• . *
iga NOTES.
M qnants de Home , et il se lia sartout de l'amitié la
<i plus intime avec monseigneur Gonsalvi y qui n'étoit
« encore qu'auditeur de Rote. Ce prélat étoit fort ré—
H pandu. Les cardinaux, les princesses romaines s'a-«
tt ' dressoient à lui pour avoir l'abbé Maury dans leurs
a assemblées. Il devint ainsi comme son introducteur
<t dans toutes les principales maisons, où l'on se près*
« soit à l'envi pour le voir et pour l'entendf e. Dans les
« premiers temps , on épioit sa sortie, et il y avoit par-
« tout foule sur son passage. Une fois par semaine , il
<» . étoit obligé d'aller à Frescati chez son altesse royale
«le cardinal d'York qui y faisoit sa résidence, et
« quaqd M. le cardinal Albani se trouvoit dans son
àij diocèse d'Ostie, où il passoit presque tous les hivers ,
i(''MatU'y-, qu'il a£Rectionnoit'Singidièrement , avoit du ,
et 4 sa; prière , lui donner égdteiaent un jour de la se-
«c maine. • • • ; .
k Voilà* ce don,t j'ai été moirmême .tân6in. Jamais
« peut-être pareille chose, ne ^étoit vtie à Rome pour
tt un simple particulier. Mais Maury avoit fatigué toU-
« tes les bottcl)és de la renommée, et ce n'étoit pas
« de lui qu'on pouvoit dire : Crescit à ïànginquo reife-^
tt rentia. Il sut toujours se tenir à une juste mesure,
« ' étonnant également par son esprit^ par ses connois-
«'sances, par son amabilité, et par une réserve mo*-
« deste qui ^loignoit jusqu'ait soupçon qu'il voulut af*^
tt fecter un air de morgue ou de supériorité avec qui
« que ce fût. A^wsi conserva*t-«il ses premiers amis , en
« ^s'ien faisant chaque jour des nouveaux. Tout le monde
NOTES. igS
« applaudit à sa promotion , et on le vit avec regret
« prendre le sage parti de se dérober aux honneurs de
« la capitale , pour aller vivre dans son diocèse de Mon-
M téfiascone. »
i3
194 NOTES*
NOTE N» 14, p. 72.
Voici la traduction d'une de ces lettres de PieYI. Elle
fut adressée au cardinal Maury, peu de jours avant son
départ pour Montéfiascone , et c'étoit même en partie
pour prendre son audience de congé , qu'il avoit écrit à
sa sainteté.
« Du Vatican , 4 '''^i ^794*
« Mon cher Maurt ,
« En outre de la lettre autographe que vous avez
M reçue du roi de Prusse , il nous en a écrit une , de la
« main d'un secrétaire, pour le même objet. Elles nous
« ont fait toutes deux beaucoup de plaisir , et nous
« avons déjà ordonné à monseigneur Stay de faire en
« réponse un bref épistolaire , dont nous lui avo ns
« nous^même suggéré les idées. En attendant , nous
«« nous empressons de vous renvoyer votre susdite lettre
«< ci-incluse, et nous vous en faisons notre compli-
M ment.
(K M. de Breteuil â mandé au cardinal de Bernis que
« ce roi a résolu de joindre quatre - vingt mille hom-
M mes de ses troupes à celles des alliés. Un pareil ren-
« fort devroit rendre les forces de la coalition supé-
« rieures aux républicains françois.
NOTES. igS
« Puisque vous voulez venir jeudi prochain dans la
n matinée , à Saint-Pierre, nous vous y reverrons très-
« volontiers ; et en attendant , par anticipation , nous
M vous embrassons en esprit, et nous vous donnons no-
te tre paternelle et apostolique bénédiction : •< Ed in-
« tanto anticipiamo ad abbracciarla in spirito, ed in-
« sieme le diamo la paterna apostolica benedizione. »
Yoilà comment Pie YI écrivoit au cardinal Maury ,
près de deux ans après son arrivée à Rome, au moment
où il alloit te voir pour la dernière fois. Peu de jours
auparavant , il lui avoit adres^ un autre billet qui se
termine ainsi : £t en finissant, nous %h>u8 donnons affeC"
tueusemeni notre bénédiction paternelle apostolique t
« Restiamo dandovi affettupsamente la paterna apos«
« tolica benedizione* »
Certes ^ il y a loin de ces expressions si douces^ si bien-
veillantes, à l'étiquette austère du protocole des souve-
rains pontifes dans leurs correspondances , même avec
les cardinaux.
/
ig6 MOTES.
NOTE N« 15, p. 72.
Après les distinctions si marquées et si éclatantes jcpie
l'archevêque de Nicée avoit reçues à Francfort ; après
tant de témoignages de la bonté et de la clémence de
Pie YI envers le cardinal Maury, qui ne se démen-
tirent jamais , puisqu'il eut la sagesse ou le bonheur de
quitter Rome aussitôt yrès sa promotion , on est tout
surpris de lire cette phrase dans les quatre Concordats ,
tom. II : u Pie YI le fit archevêque de Nicée, et l'en-
M voya comme nonce au couronnement de l'empereur
« à Francfort. // rCj- eut pas de succès : il ne réussit
tt pas davantage à Rome, » Si M. de Pradt ignoroit
les faits , il n'auroit pas dû , ce me semble y s'en faire
l'historien. S'il les connoissoit , il est donc bien difficile !
Maury , au contraire, étoit confus, il s'humilioit, et il
écrivoit à sa cour : « Je me sauvai comme je pus dans
M la foule , au milieu des applaudissements que l'on me
« prodiguoit de tous les côtés. »
NOTES. 197
NOTE NM6, p. 74.
LETTRE
DE S. A. R. MONSIEUR A N. S, P. LE PAPE PIE \I.
« Turin , ce 19 février 1794*
« Très-saint-père ,
« M. le cardinal de Bernis s'est acq)uittë de la com-
mission dont votre sainteté a bien voulu l'honorer ,
en m'aononçant de sa part qu'elle est dans l'intention
d'élever à la dignité de cardinal M. l'archevêque de
Nicée/pour lequel j'ai osé solliciter cette grâce. Péné-
tré de rcconnoissance pour cette nouvelle marque de
l'amour paternel de votre béatitude, qu'il me soit
permis de joindre à mes remercîments, un compli-
ment de félicitation sur cette grâce même qui prouve
combien votre sainteté sait récompenser le mérite de
ceux, qui y comme M. l'archevêque de Nicée, se sont
dévoués avec un courage si éclatant à la défense de
la foi de Jésus-Christ et du trône de saint Louis. Je
me suis empressé d'annoncer cette heureuse nouvelle
à mon frère , et je supplie votre béatitude de me per-
mettre d'être ici l'interprète de sa vive et profonde re-
eonnoissance.. L'évêché. de Montéfiascone, que votre
ig8 NOTES.
sainteté daigne joindre à la pourpre romaine en faveur
de M. l'archevêque de Nicée , est pour nous un nou—
veau motif de gratitude.
M Enfin les expressions touchantes de bonté dont
votre béatitude s'est servie en parlant de ma famille et
de moi y et que je mérite peut - être par ma sincère
dévotion envers le saint-siége, ajouteroient encore, s'il
étoit possible, à ma profonde vénération et à mon
amour fiUal pour la personne sacrée de votre sainteté.
«c Je suis j
« Très-saint-père,
« Votre très-dévot fils
M LoUIS-STANlSLAS-XAVlBa. »
LETTRE
DE S. A. A. MONSIEUR A M. LE CABEHNAL MAUat*
u A Turin, ee 19 fëTrier 1794*
« J'espère , monsieur, que M. le cardinal de Bemis
vous aura dit de ma part avec quelle joie j'ai appris
votre élévation à la dignité de cardinal , et je ne dois
pas vous dissimuler que dans la lettre que j'ai écrite
à sa sainteté pour la remercier , j'ai pris la liberté de
la féliciter de cette grâce qui honore autant le souve-
rain qui l'accorde , que le sujet qui la reçoit. Je l'ai
demandée an pape pour vous ^ il est vrai ; mais vous ne
NOTES. igg
me la devez pas pour cela ; vous la devez à l'intrépidité
avec laquelle vous avez défendu l'autel et le trône
contre les sacrilèges destructeurs de l'un et de l'autre.
Yous êtes maintenant à portée de servir notre patrie (car
tout né sujet de sa sainteté que vous êtes , la France
vous revendiquera toujours) d'une manière peut-être
moins brillante pour vous, parce qu'elle sera moins
dangereuse , mais non moins utile pour elle , et je suis
sûr que vous continuerez à lui consacrer les grands ta-
lents que Dieu vous a donnés. Ils lui sont plus néces-
saii^es que jamais , et l'Eglise de Montcfiascone ne doit
pas seule vous occuper en entier.
« L'empressëiftent de jouir d^une chose si désirée
m'avoit fait penser à adresser cette lettre à mon cousin,
M, le cardinal Maury , et à l'écrire en conséquence ;
mais la date nit'en a empêché, et quoique je sache bien
qu'elle sera reçue par M. le cardinal Maury , c'est en-
core à M. l'archevêque de Nicée qu'elle doit être
adressée.
M Recevez de nouveau, nionsieur, mes très-sincères
félicitations, et l'assurance de tous mes sentiments
pour vous.
« Louis-Stanislas-Xayier. »
2^0 NOT£S.
DILECTISSIMO Ilf CBRISTO FILIO IfOSTRO LUDOVIGO-STANISLAO-
XAVERIOy COMITT PROVINCIiE.
Plus PP. VI.
« Dilectissiine. Pergratum nobis est , dilectissime in
« Christo fili noster, quôd quas officii partes tecum.
M nostro nomine peiegit venerabilis frater noster
« S. R. E. cardinalis de Bemis , tibi peracceptae fue-
« rint , hujusque voluDtatis, unàque tuae in nospietatis
M testes esse volueris bumanissimas litteras tuas.
« Munerare qùidem voluimus prseclara ventrabilis
M fra^is archiepiscopi Nicsni mérita, qui incredibili
u animi studio ac fortitudine in sumin^ se discrimina
<c conjecerat , ac penè devoverat , ut Jesus^bristi reli-
« gionem, sanctique Ludpvici solium in Borbonicâ
M yestrà domo constitutum , necnon et apostolicae sedis
M jura contra impiorum , perûdoruinque hominum fu-
H rorem defenderet ; eumque proptereà et cardinalatu ,
« et episcopatu Montis-Falisci dignum existimavimus,
<c ac jam in utrumque hune Ecclesiae gradum die 21 fe-
« bruarii eveximus. Qoc tantô ei jam libentiùs j^cimus ,
« qu6d id ipsum tibi tuoque germano fratri peraccep-
« tum futurum judicaremus.
« Maximum igitur facti hujus nostri fructum jam
M consecuti videmur ex tam cumulatâ grati in nos animi
tt vestri significatione , neque non in posterum magnum
NOTES. 201
fi iiein exstiturum sperainus ex egregîâ tantorum inu-
« neram perfanctione ab hoc novo cardinali et epis-
« copo prsestandâ, qualem certè ab ejus singulari in-
« genio, perspectâque Toluntate expectamus. Nihil hic
« necesse est , dilectîssime in Chiisto fili noster , ut
« tibi confirmemus , quanto animi ardore inflammati
« simus ad fundendas quotidiè Deo preces , ut aliquem
« tandem finem tantis aerumnis et cahunitatibus ves-
« tris imponat, utque conversis rebos, revocatisque
« ab insanià ad sanitatem in^Gallià mentibus, vos in
« vestram domnni , vestrumque regnum unà cum Jesu-
M Christi fide ejusque ministris , omnibus plaudentibus
« ac gratulantibus regibus ac populis, pro sua misera-
« tione tandem reducat. Hsec assidua vota nostra sunt ,
M hâc spe in maximis horum temporum angustiis sus-
« tentamur. Nos ipsi tune in Tobis y quos summo pa-
« terno amore Anplectimm*, et in vestro per vos re-
« cepto dignitatis, potestatisque gradu triumphare
«< quodammodô unà cum universâ Ecclesià yidebi-
tt mur. Intérim apostolicam tibi benedictionem , di-
« lectissime iu Christo fili noster, in caelestium mu-
« nerum auspicium , ex - intimo corde depromptam
u amantissimè imper^imur.
u Datum Romœ die 26 februarii i794> pontificatûs
M nostri anuo vigesimo. »
. ■ '■
"n
202
NOTES.
À NOTAE TEES-CBER TILS EN J]^3llSrCHRIST L0UIS-STANI5LAS-
^VIEil, COlfTE lUS PAOYEirCE.
PIE TI, PAPE.
« Notre très -cher fils, nous avons été charmé que
la participation officieuse qui vous avoit été donnée en
notre nom , par notre vénérable frère de Bernis , cardi-
nal àe la saiiite Église romaine , vous ait été agréa-
ble , et que vous ayez bien voulu nous l'attester vous*
même par une lettre remplie de bienveillance et de dé-
votion pour notre personne.
<c Nous avions voulu, il est vrai , récompenser les
mérite» signalés de notre vénérable frère l'archevêque
de Nicée, qui avoit affronté les plus grands périls , et
s'étoit dévoué tout etitier , avec une ardeur et un cou-
rage incroyables, pour défendre coilre la fureur des
impies -et des perfides, la religion de Jésus-Christ, le
trône de saint Louis transnûs à votre famille des Bour-
bons^ ainsi que les droits du siège iqK>stolique; et c'est
pourquoi , le jugeant digne du cardinalat et de l'évêché
de Montéfiascone, nous l'avions élevé le 21 février à
ces deux dignités de l'£glise. Mais cette détermination ,
nous l'avions prise d'autant plus volontiers , que nous
savions qu'elle vous seroit agréable , à vous et à votre
frère.
M Ainsi nous croyons en avoir déjà recueilli un très-
grand fruit, dans les magnifiques témoignages de
votre gratitude , et nous espérons également beau-
NOT£5. 205
coup dans la suite , du génie extraordinaire et du zèle
à toute épreuve de ce nouveau cardinal -evéque qui
saura pleinement correspondre à notre attente , dans
l'exercice de ses hautes fonctions.
•c II est inutile , notre très-cher fik^ de veu« coAÛr*
mer avec quelle ferveur nous offrons chaque jour à
Dieu nos prières , pour qu'il mette enfin un terme à vos
afflictions et à vos malheurs , et que par un heureux
changement, faisant succe'der en France la raison à la
folie , il daigne dans sa miséricorde vous re'tablir dans
vbs anciennes demeures et dans votre royaume j avec la
foi et les ministres de Je'sus-Christ , au milieu d^un çon-
cert de joie et de félicitations des roiis et des peuples.
Tels sont nos vœux de tous les moments, telle est l^és-
pérance qui nous soutient dans ces temps des pliis ter-
rîbles calamités. Nous -même, lorsque vous irecouV^re-
tefL votre dignité et votre puissance, nous croirons, en
quelque sorte , triompher avec toute l'Église , de inème
qu'avec vous que nous embrassons de l'àmour le plus
paternel. En attendant, notre très -cher fils en Jésus-
Christ , nous vous donnons du fond de notre cœur , la
bénédiction apostolique , comme un présage des bien-
faits célestes.
« Donné à Rome, le 26 février 1794 7 1^ vingtième
année de notre pontificat. »
204 NOTES.
LETTRE
DE HONiEIGirEVR LE COBfTE d'aRTOIS A IVOTRE SAINT- PERE
LE PAPE.
M Hamm, ce 36 février 1794*
« Trés-saint-père,
H Je prie votre sainteté de recevoir tous mes remer-
ciments les plus sincères sur le chapeau de cardinal
qu'elle a bien voulu accorder à M. l'abbé Maury. Cette
distinction honorable dont elle a daigné revêtir cet élo-
<pient et courageux défenseur de Vautel et du trône,
exige toute la reconnoissance de ceux qui sont forte-
ment attachés à notre sainte religion et à leur légitime
souverain.
« A ce double titre recevez, très-saint-père , l'hom-
mage de mon respect filial, de ma profonde vénération
pour votre béatitude , ainsi que de ma dévotion envers
le saint-siége.
« Je suis,
« Très-saint-père,
« Votre très-affectionné et très-dévot fils
« Charles-Philippe. ^
NOTES. 2o5
LETTRE
DE MONSEIGNEUR LE COMTE d'aRTOIS A SON ÉMINENCE
LE CARDINAL MAURY.
« Hamnoy ce a5 fôyrier 1794*
« Mon cousin , je ne veux pas perdre un instant pour
vous faire tous mes compliments y et pour tous témoi-
gner ma vive satisfaction sur la grâce que sa sainteté
yient de vous accorder.
<c Le vicaire de Jésus-Christ sur la terre est le digne
ministre de ses volontés , lorsqu'il récompense le vrai
courage autant que le vrai talent. Cet événement est un
augure favorable pour le succès de la cause de Tautel ,
du trône et de l'humanité. Ce motif seroit suffisant
pour me faire jouir de votre bonheur ; mais ma joie est
augmentée par les sentiments d'estime et d'amitié que
je vous ai voués pour la vie.
M Je suis, mon cousin ,
« Votre affectionné cousin
« Charles-Philipfe. »
206 NOTES.
IP LETTRE
0B M05SEI6NEI7E LE COMTE d'aRTOIS.
<c Hamm , ce 35 fëmer 1794.
« Je viens de tous écrire en cérémonie , mon cher
cardinal, pour vous faire mon cpmpliment sur la di-
gnité que vous avez si bien acquise. Mais comme je me
flatte bien que nous aurons par la suite quelques affaires
à traiter ensemble , je veu^ reprendre tout de suite
avec vous la manière que je ne quitterai pas.
« Vous avez reçu une récompense bi^n méritée. A
pvësent vous trouyerez encore plus de plaisir à rendre
de nouveaux services à la cause que vous avez si bien
déSog^w^ Je n'ai pas dans ce moment de grandes oc^
ca^ion^ à vous offrir , mais yotre zèle en fera naître y et
croy^ qu'il s'en pr^nteri^, et que dans toutes les oc^
<^QIK^iA compterai sur vqus, comme sur un. de muea
an[ii# fidèles*
<c Plaignez-moi tant que je resterai dans la. cruelle
inaction où je gémis encore , mais bénissez Dieu le jour
où vous saurez que je suis en activité. C'est à quoi je
travaille de tout ce que j'ai d'âme et de forces , et si je
ne m'aveugle pas, Thorizon commence un peu à s'é-
claircir.
« Adieu , mon cher cardinal , ne doutez jamais de
tous les sentiments que vous m'avez si bien inspirés.
« Charles-Philippe. »
NOTES. 207
DILECTISSIHO IN ClfRISTO FILIO NOSTRO CAKOLO - PHILIPPO
COMITl ARÎlESliE.
Plus PP. VI.
' K Dilectissime. Ad officiuni nuper nobiscum perac-
« tu m à germano fratre tuo dilectissimo in Ghristo filio
« nostro Ludovico-Stanislao-Xaverio Provinciae co-
« mite , quôd ad cardinalitiam dignitatem evexerimus
<c dilectum filium nostrum Joannem Sifredum Maury ,
« ipse nunc aliud pro tuâ parte adjungis itidem nobis
« jucundissimum , ac ob noyum hoc grati in nos animi
« testimonium multô adhuc magis id factum nostrum
« nobis ipsis placet , ac probatur. Plurimùm illi à no-
« bis deberi censuimps , quôd singulari studio , virtute,
« constantià in Gallico illo nationali conventUy reli-
<c gionis regiseque potestatis jura, nullis vel yitae in-
<( tentatis periculis deterritus defendere nunquàm in-
(( termiserit. Ob utramque banc , tam Dei , quàm régis
« causam ipsum egregiè de nobis esse meritum judica*
« yimus, atque idcircô maximis, quibus possemus,
« honorum prsemiis decorandum. Ex quo conjicerQ
« facile potes, dilectissime in Gbristo fili noster , quan-
« tam de vestrse Borbonicae domùs rationibus partem
« in nos suscipiamus, quantùmque vestris doleamus
« aerumnis, et quâ paterni onimi contentione apud
« omnipotentem Deum instemus, ut cum sanctissimâ
208 NOTES.
<c religione tu ipse, fraterque tuus , uuiversique qui è
« regiâ familiâ sunt , caeterique pariter qui in fide erga
« Deum ipsum , regewque constiterunt , in Galliam, ac
« ad propria jura tandem remigretis. Ac in hujus vo-
«< luntatis, fiduciseque nostrs pignus.apostolicam be-
» nedictionem tibi , dilectissimè in Christo fili noster,
« ex intimo corde depromptam , amantissimè imperti-
u mur.
a Datum Romae die 5 aprilis 1794^ pontificatûs nos-
« tri anno vigesimo. »
A NOTRE TRÈS-CHER FIL8 EN JESUS-CHRIST CHARLES-PHILIPPE ,
COHTE d'aRTOIS.
PIE YI, PAPE.
u Notre trèsK:her fils. Aux actions de grâces que nous
a adressées dernièrement notre très -cher fils le prince
Louis - Stanislas -Xavier , comte d€ Provence, votre
frère , de ce que nous avons élevé à la dignité de car-
dinal notre très -cher fils Jean Sifrein Maury, vous
avez bien voulu joindre de votre part des remerciments
particuliers qui nous ont été aussi extrêmement agréa-
bles. Ce nouveau témoignage de votre reconnoissance
est pour nous un motif de plus de nous applaudir et de
nous féUciter de ce que nous avons fait pour le mériter..
« Nous avons pensé que nous devions beaucoup à
celui qui, au milieu de cette assemblée nationale de
France, a défendu avec tant de zèle, de force et de
NOTES. 70C)
constance , les droits de la religion et ceux de l'autorité
royale , sans que les dangers dont sa vie étoit menacée
aient pu un seul moment le détourner de ce soin.
« Nous avons jugé qu'en défendant ainsi cette double
cause de Dieu et du roi, il avoit également bien mérité
de nous, et nous avons cru devoir l'en récompenser par
les plus grands honneurs dont nous puissions disposer.
« Vous comprendrez aisément par là , notre très-
cher fils, combien est grande la part que nous prenons
aux intérêts de votre auguste maison de Bourbon , k
quel point nous compatissons à vos malheurs, et avec
quelle effusion de notre. cœur paternel, nous supplions
le Tout-Puissant de réta))lir en France , en même temps
que notre. sainte religion , vous, le prince votre frère,
toute votre royale maison , et tous ceux qui n'ont pas
cessé d'être fidèles à Dieu et au roi , dans tous les droits
qui leur appartiennent.
« Recevez comme un gage des vœux que nous for-
mons à cet égard , et de la confiance que nous avons
que Dieu jHgnera les exaucer, notre bénédiction apos-
tçlique que nous vous donnons ,^ notre très - cher fils ,
du fond d'un cœur rempli de tendresse pour Vous.
« Donné à Rome, le 5- avril 1794» la vingtième
année de notre pontificat. »
^4
2IO NOTES.
LETTRE
DE MONSEIGlŒim LE PRINCE DE CONDÉ AU PAPE.
« Rothembourç-sur-le-Necker, ce 1 5 mars 1794*
M Três-saint-pêre ,
« J'espère que votre sainteté me permettra de lui
présenter à titre de prince , de gentilliomme et de fidèle
sujet 9 Hommage de mes cemerclments particuliers de
la grâce qu'elle vient d'accorder à M. l'abbé Maury.
Il n'est point de ministres des autels, de princes sur la
terre , de nobles dignes de l'être , de gens honnêtes de
tous les états, qui ne doivent regarder ce bienfait de
votre sainteté comme leur étaQt personnel. Grâces lui
soient rendues l Ce «Dieu terrible qui nous accable'de
son courroux, laisse percer par elle un raMp consola-
teur de sa justice : c'est un soulagement à nos maux. Il
semble nous permettre d'espérer que le bras de ce Dieu
vengeur cçssera de s'appesantir sur nous, et fera bien-
tôt rentrer dans le néant les impies , les régicides et les
scélérats qui couvrent de sang et de crimes le patrimoine
des Bourbons et le superbe royaume du fils aine de
l'Église. La noblesse qui m'entoure, très -saint -père,
me charge de mettre aux pieds de votre sainteté sa vive
^ et respectueuse reconnoissance de l'éminente dignité
NOTES. 211
qu'elle vient de conférer au courageux défenseur de
son roi. Cette noblesse , si pénétrée de l'amour de ses
devoirs , forme , ainsi qœ moi , les vœux les plus ar-
dents pour le rétablissement d'une religion si indigne-
ment outragée, pour celui d'un trÔne si cruellement
ravagé, pour la splendeur du saint-siége que votre
sakiteté occupe si dignement, et dont, au milieu des
plus violents orages , elle sait si bien soutenir l'éclat par
la sagesse de ses choix , la prudence de sa conduite , et,
la constance de son inaltérable fermeté.
« Je suis avec le plus profond respect >
w Très -saint - père ,
« De votre sainteté
u Le très-humMe, très-obéissant et très*dévot fils
et serviteur
« IjOUIS-JoSEFfl DE BOURBOW. m
:2I2 NOTES.
LETTRE
DE MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONDÉ A SON ÉMINENGE
M. LE CARDINAL MAURY.
u Rothembourg-8ur-le-Necker,ce i5 mars 1794^
« Monsieur,
« Je reçois la lettre que votre éminence a bien voulu
m'ecrire le 22 du mois dernier. C'est du plus sincère et
du plus profond de mon cœur que je lui fais mon com-
pliment sur son élévation à la dignité de cardinal,
qu'elle a si glorieusement méritée. Enfin nous voyons
donc une fois la pureté des principes et l'énergie récom-
pensées. Qu'il soit à jamais béni ce juste et pieux sou-
verain qui décore de la pourpre romaine l'éloquent dé-
fenseur de l'Église, de la royauté , de iK noblesse , et de
la vertu sou£Frante ! Ce chef d'une religion sainte qui
commande de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et à César
ce qui est à César , a su remplir à la fois , en vous éle-
vant à la dignité de prince de l'Église , toutes les obli-
gations que lui imposent la couronne et la tiare, dont
son front est doublement et si justement orné.
«c La noblesse f rançoise , armée pour la cause de son
roi, pénétrée comme moi de reconnoissance et d'ad-
miration pour vos mâles vertus , me charge de dire à
votre éminence que sa nomination lui fait goûter un
NOTES. 310
moment de bonheur; depuis long -temps elle n'en
connoissoit plus d'autre que celui de verser son sang
pour son roi. Comme elle, monsieur, vous avez risqué
plus d'une fois votre vie pour le servir , et par des cir-
constances rares dans votre état , vous avez su joindre
à tous les titres que vous vous êtes acquis à notre véné-
ration, celui du plus grand courage dans les dangers
qui vous menaçoient tous, les jours. Ce mérite de plus
est vivement senti , comme vous pouvez le croire , par
des gentilshommes françois , à qui le crime n'a laissé
pour patrie que des camps , pour fortune que l'hon—
ueur , pour ressotirce que leur épée.
M Je prie votre éminence de vouloir bien remettre à
sa sainteté cette lettre de remercîments de notre part ,
présenter à Mesdames l'hommage de mon attachement
et de mon respect , et compter à jamais sur la recon-
noissance particulière que je lui dois , ainsi que sur tous
les sentiments de profonde estime et de sincère amitié
avec lesquels je suis ,
u Monsieur,
« De votre éminence
« Très-affectionné serviteur
a LoUIS-JoSEPH DE BoURBON.
a P, S, Mes enfants sont aussi pénétrés que moi^e
tous les sentiments que votre éminence m'inspire. »»
2l4 NOTES.
DILECTU FILIO NOBILl VIRO LUDOVICO - lOSEPUO BOBBONIO,
PRINCiri DE CONDÉ.
Plus PP. VI.
« Dilecte fili nobilis vir salutcin. Cùm dilectum fi-
*> liuin nostrum Joannem Sifreduin Maury ad sanct%
« nostrac Ecclesiae cardinalatûs dignitatem evehere-
« mus, in aniino habuimus, ut ejus singularia de re-
« ligione , regiâque potestate mérita , quas summâ elo-
« quentiae vi , iiivictâque animi fortitudine in national!
a Gallico conveutu propugnare nunquàm destiterit^
it illud consequerentur à nobis praemium , per quod
<i bonis omnibus patere possit, quantoperè nostrâ in-
» teresse existimemus non solùm quae pro Deo, pro
M Ecclesiâ , pro apostolicâ sede , sed et pro christia-
<t nissimi régis, regnique causa in hâc temporum ini-
« quitate tam strenuè suscepta , tamque constanter ab
M ipso peracta sunt : proptereà majorem in modum
M gavisi sumus , cùm ex tuis litteris agnosceremus ,
M dilecte fili nobilis vir, et conunendari à te factum
« id |K>strum , et plurimas idcircô nobis agi gratias ,
« tuumque hoc officium illo excepimus animo , ut par
« crat, ab eo qui è Borbonicâ famiUâ esses, qui Gallicae
« noBilitatis princeps, quique pro egregiâ virtute tua,
u tui gencris, tuorumque majorum memor, splcndida;
« miiitia; extulisti signa , eosquc evocasti qui in pris-
^ ROTES. ai5
« tinà perslant flde, ut pro tuà parte unà cum iisdeniy
« cumque fiUo» ac nepote tuo, qui tais ad gloriam in-
« cedunt vestigiis^ omnîa sacra , cÎTÎlia, justitiaeque ,
« ac ipsius humanitatis jura yindicares. Dùm igitur
M gratos nos tibi, tuisque, qui te armati circumstatit ,
<( nobilibus viris ob bas îpsas nobiscum peractas studii
«• in nos , ac observantiae partes profitemur , dùm
«« prsBStantis magnitudinem consiUi, animique robur
« admiramur, ipsum exercituum Deum imploramus,
«• ut Capta à Yobis pro ejus causa sustineat arma,
M vosque vel paucos contra immensam impiorum mul-
M titudinem TÎctores constituât, ac ad vestra jura, pa-
u triamque omnipotenti suâ dexterâ deducat. Hisce
*« nos precibus , atque auspiciis prosequimur militiam
i( yestram , nobilitatique tuae peramanter impertimur
M apostolicam benedictionem à te itidem nostris ver-
« bis cum inclytis comilitonibus tuis communicandam.
M Datum Romae die 9 aprilis 1 794, pontificatus nostri
« anno vigesinio. »
A VOTRE CH£R FILS LE NO»LE HOMME LOUIS -JOSEPH DE
BOURBOIf , PamCE DE CONDÉ.
PIE VI , PAPE.
u . Cher ûls, noble Lomme, salut. Lorsque nous avions
élevé notre cher fils Jean Sifrein Maury à la dignité de
cardinal de la sainte Eglise romaine , nous avions voulu
que les services signalés rendus par lui à la reUgion et
à la monarchie , qu'il n'a jamais cessé de défendre avec
:2i6 nojiùs.
une grande éloquence et un courage invincible , clans
l'assemblée nationale de France, reçussent une récom-
pense qui démontrât à tous les gens de bien combien il
nous étoit à cœur de reconnoitre ce qu'il a fait , non-
seulement pour la cause de Dieu, pour l'Eglise, et pour
le siège apostolique, mais aussi pour la cause du roi
très-chrétien et de la France, qu'il a défendue, dans
ces temps calamiteux, avec tant d'intrépidité et de
constance. Nous avons éprouvé encore plus de joie d'en
avoir agi de la sorte , en apprenant par' votre 'lettre ,
notre cher fils noble homme , que vous louiez notre
conduite, que vous l'approuviez hautement, et que
vous nous eu rendiez de grandes actions de grâces.
Nous avons donc accueilli vos félicitations avec les
sentiments dus à un prince de la maison de Bourboo ,
qui est à la tête de la noblesse de France , et qui , dans
son grand cœur, ne pouvant oublier ni sa naissance,
ni la valeur de ses ancêtres , a levé les étendards d'une
honorable milice , pour y appeler ceux qui, fidèles à la
foi de leurs pères , se sont réunis à lui , à son fils et à
y>n petit-fils , pour suivre leurs traces dans le sentier
de la gloire, et pour défendre tous les droits sacrés et ci-
vils, de même que les droits de la justice et de l'hu-
manité elle— même. Pendant que nous vous exprimons ,
à vous , et aux nobles qui sont en armes à vos côtés ,
notre gratitude pour cette preuve de sensibilité et d'at-
tachement pour notre personne; pendant quS nous
admirons la magnanimité de cette résolution éclatante
et la force de votre âme , nous implorons aussi le Dieu
NOTES. 217
des armées, pour^u'il protège vos armes consacrées à
sa cause , qu'il vous donne , quoiqu'en si petit nom-
bre , la nctoire sur la multitude immense des impies ,
et qu'il vous rétablisse , avec son bras tout-puissant ,
dans vos droits et dans votre patrie. C'est en formant
ces prières et ces vœux pour votre milice, que nous
donnons affectueusement la bénédiction apostolique à
VOTRE NOBLESSE, qui voudra bien la communiquer en
notre nom à ses illustres compagnons d'armes.
M Donné à Rome le 9 avril 1 794 9 l'an vingtième de
notre pontificat. »
LETTRE
DU ROI DE PRUSSE A M. LE CARDmÀL MAURY.
« Postdam, le 3o mars i79{>
r
« Monsieur le cardinal ,
« Vous ne risquiez certainement pas de vous abuser
en comptant sur l'intérêt que m'inspireroit l'obligeante
communication que vous venez de me faire. Yous con-
noissez celui que je donnai toujours au sort de ces vrais
François, que l'amom* de leur religion et de 'leur roi a
trop longtemps exilés et proscrits. Votre fermeté,
monsieur, et vos talents vous ont assigné entre eux le
rang le plus honorable, et en vous en oiVrant la réconi--
2l8 BOTES.
peuse avec le chapeau de cardinal,* le saint-père s'est
procuré une jouissance digne de son cœur. Quant à
inoi y je ne puis au moins me refuser celle d%n témoi-
gner à ce respectable chef de l'Église romaine toute ma
satisfaction , et je me flatte qu'il voudra bien recevoir
ma lettre avec les ^ntiments auxquels, les miens me
donnent droit.. Yous-méme , monsieur , soyez sûr de
ceux avec lesquels je serai toujours
« Votre affectionne'
« FRÉDÉfvIC-GuiLLAUME. »
SERENISSiMO , AC POTENTISSIMO FKIDERICO-WILRELMD
BORUSIiE REGI ILLUSTRI.
Plus Pr. VI.
•< Serenissime , ac potentissime rex. Quam perce—
•« peramus animi jucunditatem ex nostrà actione, per
^ M quatn dilectum filium nostrum Joannem Sifreduin
H Maury.y virum de onmi supremâ potestate meritissi-
M . mum , nobisque acceptissimum y ad sanctae nostrae
«t Ecclesiae cardinalatûs ordinem eveximus ; eam in no-
«i bis , potentissime rex , majorem in modum amplift—
M cari sensimus , per humanissimas litteras majestatis
«< tuae, quibus beneûcentiam in illum nostram tibi per-
» gratam fuisse signiûcare voluisti. Perspecti certè no-
H bis eraut regii animi tui sensus , quibus et illlus
^'OTlLS• 2ig
« agnoveras mérita , et commiseratus etiam eras Gallo-
« rum exulum sortem iiupiis civilium factionum turbûs
« per totum ferè orbem dispersorum , tautôque nunc
« magis ob hoc ipsum praestantis voluntatis tuae indi-
« cium gaudemus , quôd eosdem démentis tuae corn-
« mendatissimos esse videamus. Proptereà, cùm eorum
« causa valdè soUiciti simus , nos ipsi regiae majestati
« summas , singularesque grattas persolvimus ; .habi*
« turique multô adhuc majores sumus , cùm, prout
u f uturum eonfîdîmus , magnâ tuorum armorum po-
te tentiâ , unà cmn aliorum regum Tiribus conjiinctâ,
« illormn injustissimè expulsorum vitam, statom, pâ-
ti triam, ac jura caetera , eâ redemeris amentium, ac
« perditorum Iiominum pœnâ , per quam hi ipsi ad
« mentem, atque humanitatts , omnisquejustitiae officia
M vel inviti revertantur. Immensus indè, atque immor*
<t talis ad tuam gloriam accedet cumulus , teque de
« humani géneris societate prseclarissimè meritàin
*
t< posteritas ompis fatèbitur. Id nos ipsi regiae majestati
<c tuae enixè cnpimus , Deumque omnipotentem obse-
« cramus , ut te , tuamque regiam domum omnis
« maximae félicitatis per suam caelestem gratîam faciat
M cômpotem. -
w Datuih Romae die 7 maii 1 794, pontificatûs nostri
M anno vigesimo. »
220 NOTES.
AU SÉRÉIVlSSlBfË ET TRÈS - PDISSATfT FRÉDÉRIC - G UILLA15ME ,
ROI ILLUSTRE DE PRUSSE.
PIE VI, PAPE.
« Ti'ès-scrénissiine et très-puissant roi. La satisfac-
tion que nous avons goûtée dans notre âme> en élevant
à la dignité de cardinal de la sainte Eglise romaine ,
notre cber fils Jean Sifrein Maury , qui a si bien mérité
de tous les monarques , et qui nous est si agréable à
nous-méme , cette satisfaction , ô très-puissant roi , s'est
encore accrue par la lettre si obligeante que votre ma-
jesté nous a adressée , pour nouS'dire combien elle avoit
agréé notre bienveillance pour lui. Certes , ils nous
étoient bien connus ces sentiments d'une âme royale ,
avec lesquels vous aviez rendu justice à ses mérites , et
déploré le sort des François exilés et dispersés presque
dans tout l'univers , par les troubles impies des fac-
tions civiles ; et nous nous en réjouissons d'autant plus
que ce témoignage d'une bonté si marquée est une
preuve que votre clémence les a pris sous sa protection.
Ainsi donc , comme leur cause nous touche vivement ,
nous rendons à votre majesté de grandes et eiLtraordi-
naires actions de grâces. Nous lui en rendrons- de plus
grandes encore , lorsque , comme nous l'espérons , vos
armes puissantes, réunies aux forces des autres mo-
narques , auront mis en sûreté la vie , l'état , la patrie ,
et tous les droits de ces infortunés si injustement bannis.
NOTES. 221
en infligeant aux insensés et aux pervers une peine sa-
lutaire qui les force de rentrer en eux - mêmes , et de
suivre les préceptes de l'humanité et de la justice :
service immense qui rendra votre gloire à jamais im-
mortelle , et que la postérité tout entière reconnoitra
en proclamant que vous avez par-dessus tous bien mé-
rité du genre bumain. Tel est le désir ardent que nous
formons nous-méme pour votre majesté , et nous sup-
plions le Dieu tout-puissant de vous combler ainsi que
toute votre royale famille , dans sa grâce céleste , de
toutes les plus grandes félicités.
u Donné à Rome le 7 mai 1794» ^^ vingtième année
de notre pontificat. »
aaa notes.
NOTE N" 17, p. 75.
Qu'il me soit permis de relever ici en passant, une
erreur que je trouve consigne'e dans divers me'moires.
On attribue au cardinal Maury la première idée de Té-
migration (i), et on lui en fait un grave reproche. Il ne
m'appartient pas de juger si cette mesure fut libre ou
forcée , et si elle fut utile ou nuisible à la France. Mais
je dirai : Si Maury avoit pu donner le conseil d'émi-
grer, sa faute auroit été bien innocente, puisque sa con-
duite tendoit au contraire à prouver qu'on ne devoit
point abandonner la partie si aisément , et qu'il s'est
(i) JVon emigrabo , est- il dit dans rÉcriture; et le Dante, qui
avoit connu , par une longue et triste expérience , tous les maux
de Texil , les raconte ainsi pour Tinstruction de ceux qui pour-
roient ^tre tentes de fuir volontairement le sol natal :
Ta lascerai ogni co«a dtletta
Pin caramente : e qntfto i qufl stralc
Cbe Tarco dell* etilio pria aaetta.
Tn proverai si come sa di sale
Il pane altrni , e com* h dnro calle
IjO seendere e '1 salir per raltrni srale.
« Tu te sépareras de toutes tes plus chères aflections^et ce sera
la première flèche dont Pexil te percera le cœur. Tu éprouveras
combien le pain d^autrui est amer, et combien il est dur d^avoir
à. monter et à descendre les oAcaliers des autres. »
(Le ParaâiSf chant 17.)
NOTES. 23:i
plaint bien des fois qu'on ne voulut mettre tout es-
poir de salut que dans la fuite. Yotci ensuite la profes-
sion publique de ses sentiments à ce sujet. Je la puise
dans son discours sur les assignats , prononcé à la tri-
bune nationale, le 27 septembre 1790. « Les c'migra-
« lions , dit-il , ont dû sans doute attirer une portion
« du numéraire dans l'étranger ; mais^ ces émigrations
« de la peur ne sont pas la cause unique de notre d(f-
« tresse présente. »
2^4 NOTES.
NOTE N° 18, p. 76.
Il convoquoit alors une assemblée composée des^mem-
bres du clergé séculier et régulier, ainsi que des plus
riches propriétaires de la ville ; et après avoir exposé
les besoins de la population , et la nécessité d'y subve-
nir, au moyen d'une cotisation générale en grains,
dont on calculoit la quantité nécessaire , on établissoit
trois parts, deux pour le clergé, la troisième pour les
séculiers. Le cardinal Maury en prenoit une entière à
sa charge , et personne ensuite ne trouvoit sa portion
trop forte. Tout ce blé étoit porté dans les fours pu-
blics , où le pain étoit vendu à un prix fixe et raison-
nable. Ce moyen secourable étoit simple et facile dans
un pays , où presque tous les revenus sont en denrées,
et qui vivoit alors sous une administration totalement
arbitraire, à laquelle on doit principalement attribuer le
peu de culture des campagnes qui avoisinent Rome ; au
lieu d'en rejeter toute la faute sur le mauvais air qui
n'y entre en réalité que pour peu de chose, comme je
pourrois le démontrer , si j'avois à m'occuper ici d'une
pareille question. « Est - il juste , disoient les soldats
« qu'on tiroit de la charrue, est-il juste qu'après avoir
« usé nos forces à l'armée , il nous faille encore lutter ,
« autour de Rome, contre un sol aride et pestilentiel?
NOTKS. 220
« An œquum esse, se , militando fessos , in pestilenti
« atque arido circà urbem solo lue tari , Titi-Livii ,
<i lib YI ? » Le mauvais air existoitdu temps des anciens
Romains, et leurs cliamps ne restoient point en friche.
Mais ils furent condamnés à la stérilité' , quand le luxe
les eut envahis pour les transformer en jardins de plai-
sance; à cette époque surtout, où la Sicile , la Sardaigne
et l'Egypte envoyoient les tributs de leurs moissons à
un peuple qui ne demandoit à ses maîtres que des spec-
tacles et du pain , panem et circenses.
r
20 NOTES.
NOTE N° 19, p. 78.
Je ne puis résister au plaisir de transcrire ici quelques
lignes d'une lettre que M. l'abbé Mayet m'a adressée
le 21 juin 1827. « J'ai reçu V Essai sur l'Éloquence de
M la Chaire, fruit des veilles de mon illustre cardinal
« votre oncle. J'ai tressailli en recevant ce beau témoi-
(( gnage de votre amitié. Il m'a fait remonter par la
« pensée vers ces temps heureux , et déjà bien loin de
M nous, où sur une teiTe étrangère , mais qui étoit de-
» venue comme mon sol natal, nous jouissions l'un
u et l'autre du bonheur d'être dans la société intime
« de l'illustre auteur de tant de chefs-d'œuvre litté-
« raires. Hélas ! ces temps sont passés ; et nous ne pou-
« vons vivre aujourd'hui que de nos souvenirs. J'ai
« dévoré dès le jour même que ce bel ouvrage m'est
<; parvenu , le panêgjrique de saint f^incent de Paul,
« imprimé pour la première fois. Je l'avois transcrit et
« retranscrit si souvent que ses beautés dévoient m'être
« devenues bien familières. Eh bien! en le relisant,
« mes yeux se sont mouillés de tant de larmes , qu'il
« m'a fallu , pour n'en pas interrompre le cours, dépo-
te ser et puis reprendre le volume... Vous dirai-je que
u j'ai un grand regret, celui de ne pas trouver dans
« cette belle collection de panégyriques , le magnifique
« discours sur la passion , qui rivalise si bien avec tous
NOTES. 237
« ceux que vous avez publiés , surtout avec le saint
« Vincent de Paul. » M. l'abbe' Mayet avoit été député
à l'assemblée constituante. Il demeura constamment
avec le cardinal Maury, depuis 1 792 jusqu'à l'année i8o3
qu'il revint à Lyon , où sa famille l'appeloit avec les
plus vives instances.
22fi NOTES.
NOTE N« 20, p. 87.
En publiant une nouvelle édition de V Essai sur VÉ^
loquence de la Chaire , j'ai inse'ré à la fin de la ving-
tième note de V Éloge de Fénelon , tom. II, la copie
littérale du formulaire qui fut alors adopté par Pie VII,
quand le sacré collège écrivit par ses ordres à Bona-
parte. Cette pièce est tellement importante que je vais
la remettre ici sous les yeux des lecteurs , sans craindre
de me répéter. Je disois donc : lorsque le cardinal
Maury écrivit à Napoléon , il ne fit que se conformer
aux ordres du pape , et voici le formulaire nouveau qui
lui fut transmis. On eut même l'attention d'y joindre
le protocole de la lettre qui lui étoit commandée, et
Napoléon pourtant n'étoit encore que premier consul ,
quand Rome lui déféroit le même trattamento usité
dans son cérémonial pour les anciens rois de France.
In cima, — Illustre gênerai , primo console.
In corpo, — Ella. ( Cet Ella ne peut se rapporter à \f0S'
ira signoria , qu'on s'abstient de lui donner pour ne
pas le placer dans la classe commune ; et par là on
fait entrevoir que le nom de Bonaparte sera bientôt
changé en celui de Napoléon. )
Chiusa. — Mi rassegno con rispetto.
Solto. — Di Lei illustre gênerai primo console.
JNOTES. 229
Soscrizione, — Umilissimo , divotissiiuo , ed obligatis-
simo servitore.
Soprascritta. — AU' illustre gênerai, primo console
délia republica francese, Napoleone Bonaparte.
Caria da sovrani,
Sigillo mininw, ( C'est le cachet dont les cardinaux se
servent pour cacheter leurs lettres au pape. )
Je m'astiendrai de rapporter le protocole de la lettre.
Il est, comme de raison, calqué sur le formulaire lui-
même, dont il n'est ainsi que la simple application.
SSO NOTES.
NOTE N*^ 21, p. 87.
Ces lignes soulignées font allusion à une' anecdote
qui ëtoit parfaitement connue de sa majesté. C'est une
circonstance curieuse de la yie du cardinal Maury que
je dois conserver. En 1 790 , Louis XVI lui a voit or-
donné d'assister à la fédération, et la reine Marie-
Antoinette voulut qu'il portât ce jour -là une cocarde
de rubans tricolors, qu'elle eut même l'attention de lui
envoyer la veille de la cérémonie. Louis XVIII n'a voit
donc pu en aucune manière , être scandalisé de lui voir
cette cocarde aux Tuileries, quand il y vint le matin
faire sa cour à leurs majestés. Je crois même , sans oser
pourtant l'affiimer , que Maury n'avoit pas encore porté
la cocarde , parce que son costume , qu'il s'étoit fait la
loi de ne point quitter, n'alloit pas avec un chapeau sur
la tête. En tout cas , il est évident que la simple allu-
sion à une telle circonstance devenoit un ordre d'é-
crire à Bonaparte , du moment où Pie VII en fit un pré-
cepte formel à tous les cardinaux , et qu'il ne peut y
avoir le moindre doute que Maury ne fût obligé de lui
obéir, en sa qualité de cardinal statiste, en se confor-
mant ainsi à la conduite uniforme de tous ses collègues.
%
NOTES.
23 1
NOTE N° 22, p. 88.
N Dans le mois d'août de Tannée 18049 dit le cardinal
« Maurydans un mémoire qu'il fit imprimer en 181 4»
« je reçus à Montéfiascone une lettre que je conserre
« précieusement. Elle m'étoit e'crite , ainsi qu'à tous les
« autres cardinaux, en vertu d'un ordre formel de sa
« sainteté' , par le prélat secrétaire de la congrégation du
u cérémonial, pour m'informer officiellement que le
« saint-père venoit de reconnoître Napoléon souverain
« de la France.
« Je me serois sacrifié sans espérance, sans nécessité,
N comme sans fruit , en me séparant du chef suprême
« de l'Église, par un refus isolé, inutile et très-désas-
u treux pour moi dans ma solitude , où je me trouvois
« à la merci de la France, alors toute -puissante en
u Italie. D'ailleurs, j'étois né sujet du saint -siège,
H j'étois régnicole sans être François d'origine. Cette
<c considération particulière imposoit à mon obéissance
« le devoir absolu d'adhérer à la volonté et à l'exem-»
« pie de mou souverain, dont j'habitois les États où
(c j'exerçois un ministère public.
« Dominé par des observations d'un si grand poids ,
« j'écrivis la lettre de félicitation qui m'étoit prescrite ;
(c mais je pris la précaution d'énoncer formellement
« dans la première phrase de ma lettre, que je me
2^2 NOTKS.
« réunissois à tous les membres du sacré collège pour
« me conformer aux ordres du pape, en adressant à sa
a majesté le tribut de mes félicitations sur son avéne-^
« ment au trône. »
Pour détruire ensuite jusqu'à l'apparence d'un der-
nier reproche qu'on a fait au cardinal Maury, en le blâ-
mant d'avoir c'crit à l'empereur, tandis qu'il remplissoit.
disoit-on, auprès de sa sainteté, dés fonctions publiques,
au nom du roi , je me contenterai de rappeler que sa
mission ne fut pas même admise par le pape en 1 800 ,
et qu'elle n'aboutit qu'à le faire reléguer à Montéfiag-
conc. Une seule fois, il se permit, pour des affaires
particulières, d'enfreindre son ban, et de paroître à
Rome. Ce fut en 1801 , pendant que M. le cardinal
Consalvi étoit' venu à Paris , pour y suivre les négocia-
lions du concordat. M. le cardinal Joseph Doria , qui
l'avoit remplacé par intérim dans la secrétairerie d'É-
tat , vint aussitôt tout effrayé dire au cardinal Maury ,
que sa présence étoit vue de très- mauvais œil, et que
le saint-père e&igeoit son retour immédiat à Montéfias-
eone. Devoit-il donc se sacrifier à un vain titre , frappe
de. mort dès son origine , qui n'a voit et ne pou voit avoir
aucun but politique; et le devoit-il surtout, en déso-
béissant à un ordre itératif de son souverain actuel,
dont il auroit encouru l'indignation la plus prompte ,
et qui , en tout cas , étoit bien évidemment sans forces
pour le protéger contre le ressentiment de ses anciens
ennemis qui déjà l'a voient proscrit en 1 798 , sans le
moindre prétexte ? U subit le joug de la nécessité. Or ,
NOTKS. 2^5
si les plus valeureux soldats peuvent être forcés de ren-
dre les armes , Maury avoit assez combattu pour avoir
acquis le droit de capituler aussi , après tant d'autres
qui n'a voient ni bravé ses périls , ni imité sa constance.
Au moins , on ne l'accusera pas d'avoir exercé des
fonctions intéressées. Jamais, sous aucun titre, il ne
toucha la plus petite rétribution des bienfaits du roi ,
pas même durant les deux années de son séjour, ou
plutôt de son exil à Venise , lorsque , privé de tous ses
revenus , mais voulant se dévouer tout entier au ser-
vice de sa majesté, il se refusait aux offres généreuses
que l'empereur de Russie lui aidait faites.
254 NOTES.
NOTE N^ 23, p. loi.
Napoléon demanda un jour au cardinal Maury, dans
le salon de Saint-Gloud , en présence de plusieurs per-
sonnes, ou il en étoit avec la maison de Bourbon, Il
répondit quil ai^oit perdu la foi et V espérance, mais
qu'il conserveroit toujours la charité. Ce mot charité ,
dans l'acception de notre langue, signifie amour, et
exprime l'hommage du cœur envers Dieu même. Aussi
Rousseau , dit-il « ( Règle sur l'emploi des mots ) cha-
u rite veut dire amour, et l'on n'aime jamais que par
M charité. » Il y avoit quelque courage à vouer un
pareil sentiment à nos anciens maîtres, devant un tel
témoin.
NOTKS. 7.yj
NOTE N" 24, p. 104.
« Nous croyons que, sur la demande du cardinal
« Maury , la classe aura à revenir sur sa délibération
« antérieure, par laquelle elle a réglé qu'on ne lui
« donneroit pas le monseigneur; attendu qu'un certain
M article du Moniteur a paru à beaucoup de personnes
M indiquer, que l'intention de l'empereur étoit qu'on
« suivit pour le cardinal Maury l'exemple donné par
«» Fontenelle recevant le cardinal Dubois (le seul mem-
« bre qui ait été reçu étant cardinal), et qui l'appela
« monseigneur , non pas en marmotant ce mot , comme
« l'ont donné "à entendre d'Alembert et Duclos , mais
« dans toute la teneur du discours , et à diverses re-
« prises ; et véritablement cette raison paroit sans ré-
« plique , vu que les compagnies ne se conduisent que
»< d'après des usages, et qu'elles sont trop heureuses
«< d'en avoir auxquels elles puissent se prendre ; et puis
« qu'est-ce que cela fait?... Ce que j'ai vu assez claire-
u ment , c'est une malveillance marquée du plus grand
« nombre des membres de l'Institut , qui ne lui par-
te donneront jamais de s'être fait appeler monseigneur,
« ce qui est assurément un motif de Laine bien futile. »
Mémoires deVahbé Morellet , tom. II.
Lorsque j'eus l'honneur de présenter à Pie VII le dis-
cours de réception, sa sainteté me dit : La cosa e andala
:?56 NOTES.
bene ;ma il si gnor cardinale conosceva troppo la sua di-
gnità yper sagrificarVonore del sacro collegio. La chose
a bien ete; mais M. le cardiual connoissoit trop sa
diguité pour sacrifier l'iionneur du sacré collège.
NOTF.S. 0^\
2:) 7
Kl
u
NOTE N*> 25, p. io4.
RAPPORT HISTORIQUE
SUR l'état et sur les progrès de la littérature
DEPUIS 1789, RÉDIGÉ PAR CHÉNIER.
« Le traité où M. le cardinal Maury de'veloppe les
« principes de l'éloquence de la chaire et du barreau ,
vient de reparoître avec des changements et des addi-
tions. Il fournit une preuve nouvelle fie l'observation
« ge'nérale que nous avons faite. Oui , pour bien en-
« seîgner un art , il faut soi-imême y réussir. Dans l'ou-
« vrage dont nous parlons , tout fait sentir à quel haut
« degré l'écrivain possède la matière qu'il traite , et les
« orateurs célèbres qui furent ses modèles. Lui-même
« est toujours orateur, soit lorsqu'il analyse les dififé-
« rentes parties qui constituent le plan du discours ; soit
« lorsqu'il considère en ce genre d'écrire les beautés et les
« défauts du style ; soit lorsqu'il caractérise tour à tour
« la rapidité, la véhémence, la force irrésistible de Dé-
« mosthènes , l'abondance heureuse et l'inépuisable ri-
« chesse de Cicéron , l'onction pathétique de Fénelon , la
M hauteur ou plutôt la majesté sublime de Bossuet, l'aus-
« térité religieuse de Bourdaloue , l'élégance exquise et
« variée de Massillon ; soit enfin lorsque exerçant une j us-
258 ISOTES.
i( tice plus rare , puisqu'elle regarde un contemporain , il
« apprécie la révolution que le panégyriste de Descartes
« et de Marc-Aurèle a opérée dans l'art oratoire. On
•( aime à trouver un éloquent exorde du missionnaire
( Bridaine, prédicateur accoutumé aux villages, et
a tout à coup transporté dans une église de Paris , en-
« vironné , pour la première fois, d'un auditoire qui
u pouvoil et qui vouloit lui paroi tre imposant, mais
(« tirant de sa position même une force inattendue , et
" se reprochant devant Dieu d'avoir tourmenté la con-
« science du pauvre , et porté l'épouvante au sein des
« chaumières , au lieu de réserver les foudres évangé-
« liques pour tonner contre les vices de l'opulence, et
'•' contlft l'orgueilleuse corruption des limitants des
«< palais. Impartial dans ses jugements, l'auteur loue le
« mérite du protestant Saurin ; mais il blâme en lui l'in-
'« tolérance , si blâmable en effet dans toutes les sectes
<( et dans l'universalité des choses humaines. Les An-
u glois le trouveront sobre d'éloges pour leur arche-
u vêque Tillotsou; mais aucun ami de la véritable
« éloquence n'osera lui contester ce qu'il établit, l'ex-
» trême supériorité des 'grands prédicateurs françois
« sur ceux de l'Angleterre et du reste de l'Europe.
» Entre nos orateurs sacrés , Bossuet , leur maître , est
«< toujours présent à son admiration respectueuse. H
u nous semble un peu sévère pour Fléchier : peut'^tre
u même n'est-il pas complètement juste à l'égard de
« M assillon ; car , s'il le place au-dessus de Bourdaloue
u comme écrivain, en qualitéd'orateur il le croit inférieur
NOTES. 23y
« à Bourdaloue. Cette opinion , long-temps convenue ,
« nous paroît difficile à démontrer. Plein du barreau de
u l'antiquité , à peine M. le cardinal Maury s'occupe-t-il
u un moment du barreau moderne. On désire roi t qu'il
« eût voulu creuser davantage cette mine souvent sté-
« rile j mais où quelques filons pouvoient être mis en
a lumière et fécondés par son talent. Au reste, son livre
u est d'un bout à l'autre , aussi intéressant que solide.
« La correction , la noblesse et l'harmonie du style y
<c répondent constamment à la pureté des principes.
« Après V Essai sur les Éloges , aucun des traités fran-
w çois composés sur l'éloquence ne peut instruire autant
« les élèves : ils apprendront, en l'étudiant, quelles
n règles ils doivent observer, ce qu'il faut éviter, ce
M qu'il faut suivre , et comment il faut écrire. »
Quelque glorieux que puisse être pour l'auteur de
V Essai sur l* Éloquence un jugement si solennel , rendu
par l'Académie , ce n'est pas pour reproduire des louan-
ges que je le mets ici sous les yeux des lecteurs. J'ai
voulu, à l'occasion de cet exorde éloquent, dire enfin qui
l'a véritablement composé , en révélant le nom du cou-
pable qui a seul causé la plus singulière de toutes les
méprises. Mais c'étoit un artifice bien innocent; car
lorsque Maury attribua ce morceau d'éloquence à Bri-
daine, pour donner un modèle àw parfait missionnaire
écrit, il avoit eu l'attention de prévenir le public , que
Bridaine V a^^oit prêché en i"]^! , et qu'il le rapportoit
DE MÉMOIRE. Or, il étoit né lui-même en 1746, et il ne
vint à Paris qu'en i^ôS; tandis que le missionnaire
24o NOTES.
mourut eu 1761. Pcrsonue donc ne pou voit être induit
en erreur , pour peu qu'on eût fait attention à ces dates.
Aussi les gens de lettres ne prirent point le change (j) ,
et La Harpe dit en effet , dans son Cours de Littérature,
que ce morceau fait peut-être autant dhonneur au ta-
lent de Vabbé Maurjr qu'à sa mémoire. Quoi qu'il en
soit de l'opinion qu'on peut s'en être formée depuis , au
risque de commettre une indiscrétion , je le déclare ici
hautement : Oui , Maury est bien véritablement l'au-
teur de la pièce en litige , et l'on doit sans crainte lui en
adjuger la propriété.
(i) « Qui QOU8 donnera le modèle de ce genre ? Ah ! Bridaine
« nous Teût donne, si on Tavoit mis à sa place. Mais il nous reste
« de ce Bridaine ( au moins s' il faut en croire l'abbé Maury) un
tt morceau à côté duquel tout parott foihle en éloquence, n Mar^
montel , Éléments de TAttérature.
HOTES. 241
NOTE N» 26 , p. 109.
M. de Pradt affirme qu'il a la certitude que Napoléon
se proposoit de retirer au cardinal Maury l'archevêché
de Paris. Il est malheureux que sa modestie ne lui ait
pas permis de nous instruire du nouveau choix auquel
la pensée 4e l'empereur s'étoit arrêtée. Le prélat qui le
blâme si amèrement d'avoir fait un concordat avec
Rome y au. lieu de s'en tenir à une tolérance générale
pour tous les. cultes , auroit , je n'en doute pas , singu-
lièrement simplifié la marche des affaires ecclésiasti-
ques. Mais M. de Montholon nous donne des doutes
indiscrets sur ces révélations mêmes , ^ en affirmant de
son côte , « que tous les propos qu'on prête à l'empe-
K reur sont faux , et que Napoléon n'a jamais dit ,
« comme le prétend M. de Pradt , que le concordat fût
«« la plus grande faute de son règne. » Peu de temps
avant sa chute , il conféra au cardinal Maury le grand
cordon de l'ordre de la Réunion. Cette haute marque
d'estime sembleroit prouver que ses sentiments pour
lui ne varièrent jamais. On n'accusera pas au moins le
cardinal Maury d'avoir insulté à son bienfaiteur : il le
respecta dans sa disgrâce , comme il l'avoit honoré dans
la prospérité.
iG
^42 NOTES.
NOTENT 27, p. ii3.
ARCHEVÊGHÊ DE PARIS.
EXTRAIT DU REGISTRE DES DÉLIBÉRATIONS DU CHAPITRE MÉTRO-
POLITAIIf DE PARIS , DU t6 OCTOBRE 181O.
« Le chapitre conToqué per domos , à l'issue de la
« grand'messe , furent présents messieurs j etc.
*( Lecture faite de la lettre de S. E. le ministre des
« cultes, adressée k MM. les vicaires généraux, du i5
(c de ce mois , par laquelle il leur transmet une expédi-
c< tion du décret qui nomme monseigneur le cardinal
« Maury à rarchevêché de Paris , et fait connoître que
« l'intention de sa majesté est que les membres du cha-
n pitre s'assemblent de suite, relativement aux pouvoirs
«( qui sont dans leur attribution.
K Le chapitre a arrêté qu'une députation composée
«c de deux de MM. les vicaires généraux, de quatre
« chanoines et du secrétaire , se rendra chez son émi-
M nence monseigneur le cardinal Maury , pour lui por-
« ter l'hommage de félicitations et du respect du «ha«
« pitre , et le supplier de vouloir bien prendre , dès ce
M moment, l'administration du diocèse, conformément
NOTES. 243
« à la délibération prise le i^ février 1809, à l'égard
M de S. A. £. le cardinal Fesch.
« Pour copie conforme à V original , '
« Signé, CoRioL^Si chan. secrétaire. »
\ '
244
HOTES.
NOTE N» 28, p. 114.
« Parigi, 16 ottobre 1810.
« Beatissimo padre ,
« Sono due giorni che sua maestà impériale e reale^
« contro ogni mia aspettazione , si degnô chiamarmi
« nel suo gabinetto n|r annunziarmi la homina délia
« mia persona al vacante arcivescovado di Parigi , ac-
te compagnando una grazia simile colle più lusinghiere
« espressioni per tutto quel poço , che io feci in difesa
M délia religione, nei calamitosi tempi délie passate
« yicende. Non mancai, corne esigeva il mio dovere, di
« rappresentare a sua maestà ch' essendo vescovo di
« Montefiascone e Corneto , non potevo abbandonare
u le mie chiese senza il beneplacito délia santità vos-
M tra. Avendomi replicato l'imperatore , che io dovevo
n continuare ad esserlo fino a tanto che avessi ripor-
« tato dalla vostra beatitudinc ristituzione canonica
« per questo arcivescovado , non mi rimase altro par-
<i tito , che quello di ubbedire agli ordini di sua
« maestà.
« In seguito di questa sovrana determinazione , il
« capitolo di questa metropoli, unitamente ai vicarj
« capitolari , nel giorno seguente , mi elesse e nomino
u unanimamente amministrâtorc capitolare délia dio-
« cesi medesima , ricevendo io cosi tutte quelle facoltà
u accordate ai capitoli , in tempo di sede vacante , dal
NOTES. 245
<t sagro concilio di Trento. Dia questo unico titolo de- ,
« riva attualmente quella giurisdizione ch' esercito
« iu questa chiesa metropolitana. Per ogni riguardo ,
<t beatissimp padre, devo rendere înforinato deU' acca-
« duto il capo suprcmo délia chiesa cattolica. Ma il
« principale si è quello di assicurarc la saiitità vostra ,
« che non mancherô in ogni occasione di rinnuovare
« la professione di quei sentiinenti di attaccamento c
M di devozione alla nostra santa religione , alla sauta
M sede ed alla sagra di lei persona , sentimenti che ma-
N nifestai colla grazia d'Iddio, cd in priyato ed in pub-
u blico , quando viddi i diritti dell' una e delU altra in
M pericolo. Conosco per troppo le diffîcili circostanze
u nelle quali trovasi la santità vostra. Iddio sa il desi-
« derio fervente che nudro nell' animo inio di poter
u contribuire a cambiarle in consolazioni. Era per me,
» beatissimo padre , un preciso dovere di farle conos-
« ccre la mia posizione attuale. La santità vostra vedrà
u qulndi nel fondo del mio cuore quanto debba io esser
(( prcmuroso délia mia canonica istituziQne. Sicuro che
«< vostra beatîtudine sia persuasa délia sincerità di tutti
« i miei sentimenti, non mi resta che a rispettosa-
« mente implorare la sua apostolica benedizione , nell'
« atto che mi confermo pienamente con il piii filiale
« osscquio , baciando i piedi
u Délia santitc^ vostra ,
« Umilissimo , divotissimo,
« Obblîgatissimo servitore e figlio
« Giovanni Sifredo card. Maury. >►
^46 NOTES.
« Paris, ce 16 octobre 1810.
« Tkès-saint-père*
<« Il y a deux jours que sa majesté' impériale et
royale daigna me faire appeler, à Timproviste, dans
son cabinet, pour m^annoncer qu'elle me nommoit à
rarchevêche' de Paris, en accompagnant cette grâce
des plus flatteuses expressions , pour le peu que j^ai fait
pour la défense de la religion , au temps funeste de nos
calamités passées. Je ne manquai pas de représenter à
sa majesté qu'étant évéque de MontéBascone et de Cor-
néto , je ne pouvois abandonner mes églises sans l'auto-
risation de votre sainteté. L'empereur m'ayant répondu
que je de vois les conserver jusqu'au moment où j'ob-
> tiendrai l'institution canonique de l'archevêché, je n'a-
vois d'autre parti à prendre que d'obéir aux ordres de
sa majesté.
a D'après ces dispositions souveraines, le chapitre de
cette métropole , uni aux vicaires capitulaires , m'a élu
et nommé le lendemain , à l'unanimité des suiTrages,
administrateur capitulaire du diocèse , en me déférant
ainsi les pouvoirs concédés aux chapitres par le con-
cile de Trente , durant la vacance des sièges épisco-
paux. Voilà le seul titre d'où dérive maintenant la
juridiction que j'exerce dans l'église métropolitaine,
n est de mon devoir, très-saint-père , d'informer l<j
chef suprême de l'Église de ce qui vient d'arriver. Mais
je dois avant tout assurer votre sainteté que je m'em-
NOTES. 247
presserai de renouveler, daiis toutes les circonstances,
la profession de ces sentiments d'attachement et de
dévotion à notre sainte religion , au saint-siége et à sa
personne sacrée , que je manifestai , grâces à Dieu , en
particulier comme en public , quand je vis les droits
de Tune et de l'autre en péril. Je ne connois que trop
les embarras dans lesquels se tsouve votre sainteté.
Dieu sait de quel désir ardent mon cœur est animé de
pouvoir contribuer à les tourner en consolations.
« C'étoit pour moi, très-saint-père, une obligation
rigoureuse de lui rendre compte de ma position. Votre
sainteté verra ainsi au fond de mon cœur combien je
dois désires, mon institution canonique. Certain que
votre béatitude sera convaincue de la sincérité de tous
mes sentiments, il ne me reste qu'à implorer très -res-
pectueusement sa bénédiction apostolique, et à lui attes-
ter avec l'hommage le plus filial en lui baisant.les pieds,
que je suis à jamais
«< De votre sainteté,
« Le très-humble , très-dévoué
u Et très-obligé serviteur et fils
(( Jean Sifrein cardinal Maury. m
a48 KOTE5.
ce Parisiis, die 12 octobris 181 1.
■
« BeaTISSIME PATEE,
. « Dùm Parisiis morabar , praevio sanctitatb vestras
ce beneplacito quod emînentissimus cardinalis ConsaWi,
<( tuoc à secretU status, litteris , sub die 26 aprilis 1806,
« propi^à manii, de beatitudiDis vestrx mandato,
u scriptis, et apud me cum gratissimo animo asser-
M vatis 9 mihi bénigne annuit ; dùm , ob circumstantias
« quœ neminem latent, aequè ac cœteri cardinales praepe-
ti ditus essem , ne ad Faliscam ecclesiam , prout opor-
u tebat et cupiebam , redire possem ; dùm luctuosum
M hoc praepedimentum aegro animo sustinebam, accidit
M ut majestati suae Napoleoni, primo Galiorum impe-
« ratori ac Italiae régi, me quidquam hujusmodi ne
u cogitantem quidem ad yacantem metropolitanam
«< Parisiensem ecclesiam, nominare , pro suâ clementiâ ,
« placuerit.
« 'Auctum honorem, graviusque mihi immerenti
<( superimponendum onus , refugere haudquaquàm
u dabatur. Miserentis igitur Dei auxilio fretus , vestrae-
<« que beatitudinis pristinà benignitate illectus, pro-
<t positae translation i à solâ Providentiâ dispositae non
u dissentiendum putavi. Cùm ad opus perûciendum
M summa sanctitatis vestraî sapientia nunc procedere
M intendat , mihi incumbere officium arbitror te , bea-
NOTES. 249
«t tissime pater, enixè exorare et humiliter supplicarc ,
t< ut à M ontis-Falisci et Corneti ecclesiarum yinculo me
«< solvere , et ad Parisiensem sedem metropolitanam ,
« tua apostolicâ auctoritate transferre non dedignerls.
n Yerùm , ne ejusdem metropolitanse ecclesiae , jam-
« dudùm pastoris solatio destitutae , canonica provisio ,
<« ration e informationis super illius statu de more
« conBciendae;, differatur, nuUo ad praesens sedis apos-
t( tolicae legato, aut nuntio, aut delegato in Gallus
« existente; de consilio multorum episcopornm quibus
« integram fiduciam debeo, memorata talis information
<c quam pedibus sanctitatis yestrae humiliter depono,
« ab illustrissimo et reverendissimo episcopo Yersa-
« liensi, antiquiori episcopo , et primo metropolis
« suffraganeo, confecta est, sub spe benignae proba-
« tionis sanctitatis vestrœ, attentas peculiaribus tem-
« porum circumstantiis. Pro ejus gratiosâ admissione
« supplex exoro , ut cœteri electi ad sedes vacantes , qui
u parem indulgentiam expetunt, nuuquàm in exem«-
« plum addacendam.
« Si sanctitati vestrae ità decernere placuerit , sedis
u apostolicse auctoritas in tuto plané erit , et ipsâmet
u beatitudine vestrà ità intcrveniente , aequè clucebit.
« Superest nunc, beatissime pater , quôd intimos
(t mentis mes sensus cordisque afFectus, jamdudùm
u notos et nunquàm . mutandos aperiam. Nihil mihi
« antiquius nihilque sanctius erit usque ad mortem,
« quàm sanctitati vestrœ , Cbristi in terris vicario ,
« £cclesia:que summo capiti , ac cathedrac Pétri , ca-
4^
25o NOTES.
« tholicae unitatis centro, me arctissimo vere obedien-
K lias et commimionis vinculo obstrictuin sociatumqoe
« sincère profiteri, talemque me assidue exliibere.
ic Hoc praeclara, quibus ab apostolicâ sede jam cu-
it mulatus existOy bénéficia imperant, et novum quod
« praestolor requiret ; hoc cardinalis dignitas et epis-
« copale munus exigunt; hoc à me emissse solemnes
« sponsiones quibus detineor , et qnas fideliter adim-
« plebo, prœcipuè postulante! re promittunt. Hisce
M tandem animi mei sensibus ductus, sanctitatis vestras
« manus reverenter osculor, mihique et gregi cura?
«c meae commisso apostolicam benedictionem humiliter
« imploro.
« Sanctitatis yestrae •
« Humilissimus, devotissimus ,
u Obligatissimus servus et filius
M Joaonis Sifredus card. Maurt. »
<t Paris, 13 octobre 1811.
« Três-saint-pêre ,
« Pendant que j'habitois Paris , où je ne suis venu
qu'avec l'autorisation préalable de votre sainteté y
qu'avoit bien voulu me tiansmettre , au nom de votre
béatitude 9 M. le cardinal Consalvi , alors secrétaire
d'Etat y par une lettre en date du 26 avril 1806, que je
conserve avec une profonde reconnoissance ; pendant
NOTES. !25l
que les drconstances si connues m'empèchoient, ainsi
que tDus les cardinaux , de retourner dans mon diocèse ,
où mon deroir et mes désirs m'appeloient e'galemènt ;
pendant que je dëplorois cet obstacle avec amertume ,
il a plu À sa majesté Napoléon I'' , empereur des Fran-
çois et roi dltalie , de me nommer, dans sa cle'mence y
au moment ou j'y pensois le moins , au siège vacant de
l'église métropolitaine de Paris.
u Je n'a vois aucun motif de réfuser cette dignité, en
rejetant le lourd fardeau qui m'étoît imposé , quoique
je méritasse si peu de le porter. Ainsi donc , appuyé
sur la miséricorde divine , et me confiant aussi à l'an-
cienne bienveillance de votre béatitude , je consentis à
une translation pour laquelle la Providence seule avoit
tout disposé. Comme tout dépend à présent de la haute
sagesse de votre sainteté, il est , je pense, fie mon de-
voir, très-saint-père , de vous adresser les prières les
plus humbles et les plus ferventes , afin que vous dai-
gniez, par votre autorité apostolique, me délier du
lien qui m'attache aux églises de Montéfiascone et de
Cométo , et me transférer au siège métropolitain de
Paris.
« Mais, pour que l'institution canonique de cette mé-
tropole , privée depuis si46ng-temps des secours de son
pasteur, ne soit pas dififérée à défaut de l'information qui
ne peut se faire selon la coutume, vu qu'il ne se trouve
en France ni légat , ni nonce , ni délégué apostolique ;^
d'après l'avis de plusieurs prélats dignes de ma con-
fiance la plus entière, je dépose aux pieds de votre sain-
<«.
252 NOTES.
teté la susdite information j qui a été dressée par l'il-
lustrissime et révérendissime e'yéque de Versailles, le
plus ancien évéque et le premier suffragant de la mé^
tropole , espe'rant qu'elle daignera s'en contenter , eu
égard aux circonstances exti*aordînaires des temps pré-
sents. J'implore cette grâce que sollicitent avec moi les
autres évêques nommés, sans qu'uiie pareille indul-
gence puisse jamais être citée en exemple.
« Si votre sainteté exauce nos prières, l'autorité de
la cliaire apostolique, ne sera blessée par là en aucune
manière, et elle brillera au contraire d'un nouvel éclat ,
par l'intervention même de votre béatitude.
« Il me reste , très - saint-père, à lui ouvrir les plus
intimes pensées de mon esprit , et les affections de mon
cœur, qui sont commues dès long-temps , et qui ne chan-
geront jamais. Rien au monde ne me sera plus cher et
plus sacré, que de montrer et de professer jusqu'à la
mort, que je suis attaché par le lien le plus étroit
de l'obédience et de la communion, à votre sainteté , le
vicaire de Jésus-Christ sur la terre , le chef suprême de
l'Eglise, et à la chaire de saiat Pierre , qui est le centre
de l'unité catholique.
« Ainsi le veulent et les }»jenfaits signalés dont j'ai
été comblé par le siège apostolique, et la faveur nou-
velle pour laquelle je me recommandé maintenant ;
ainsi le veulent la dignité de cardinal et le ministère
épiscopal, comme les promesses solennelles qui me
lient et que je remplirai avec fidélité , me le prescrivent
aussi , en étant les garants de ma foi. Tels sont les sea—
NOTES. 255
tùnents qui m'animent à baiser les mains de yotre sain-
teté 9 en demandant humblement, pour moi et pour le
troupeau confié à ma garde , sa bénédiction aposto-
lique.
« De votre sainteté
u Le très-humble , très-dévoué
« Et très-obUgé serviteur et fils
«c Jean Sifrein cardinal Maurt. w
Dans Te bref qu'on dit avoir été adressé de Savone,
le 5 novembre i8io, au cardinal Maury, on lit le pa-
ragraphe suivant :
« Nous n'aurions jamais cru que vous eussiez pu
M recejroir de l'empereur cette nomination, et que
u votre joie en nous l'annonçant fût telle que si c'étoit
« pour vous la chose la plus agréable et la plus con-
« forme à sws vœux. »
« Je n'ai jamais soupçbnné, dit le cardinal Maury
« dans le Mémoire imprimé en 1814» je n'ai jamais
M soupçonné que l'acceptation de ma nomination pût
« déplaire à sa sainteté. Rien ne m'avoit préparé à une
« pareille crainte. Aussi n'en trouve^t-on aucun indice
« dans la lettre que j'eus l'honndhr d'écrire au saint-
«( père , pour lui faire part de ma nomination , comme
« d'une nouvelle imprévue qui ne m'avoit causé que
« de la surprise et de l'effroi. J'étois si loin de m'en
u réjouir, qu'au moment où je venois de l'apprendre,
356 NOTES.
de la question , dans une entrevue solennelle, où Maury
et La Harpe furent mis en présence l'un de l'autre.
« Le premier discuta l'accusation avec tant d'ordre , de
u précision, de clarté, avec une présence d'esprit et
u de mémoire si merveilleuse , que les trois juges en
« furent confondus. Enfin il serra de si près son ad-
M versaire, et avec tant def force, que celui-ci resta
« muet. Il y eut entre eux upe apparence de réconcilia-
tt tion. » Maury àvoit aussitôt pleinement oublié et la
scène et l'accusation elle-même. Mai$ Marmontel fut
forcé de dire à La Harpe : « En honnête homme, vous
« devez vous fermer la bouche ; sinon , je rendrai
M compte de ce qui s'est passé chez moi. »
NOTES, 257
NOTE N' 50, p. 127.
Fortin de La Hoguette è Pictaviensi ad SeDonensem
Ecclesiam translatas i3 noveinbris i685. Romœ non
statim admissus est, sed yicarius generalis à capltulo
nominatus , diœcesim administravit. Tandem in con-
sistorio Romano proclamatus 1 1 januarii 1692. Gallia
Christiana^ tom. XII, pagin. loSet io6.
Armandus Ludovicus Bouin de Chalucet.... nomi-
natus à rege christianissimo... per aliquos annos rexit
Ecclesiam Tolonensem non consecratus, ob quaedam
inter imperium et sacerdotium dissidia. Innunctus die
25 martii 1692. Ibid. , tom. I, pagin. ^S"^.
Henricus Feydeau de Brou à rege designatur episco-
pus Ambianensis 18 maii anno lôSi^. At, quùm ob
nonnuUas controversias cum Innocentio XI , buUas im-
petrare non potuisset, per quinquennium diœcesim
rexit TÎcarius generalis capituli Anno 1692 , rébus
cum Innocentio XII compositis , Henricus Parisiis con-
secratur episcopus die 3i Augusti. Ibid. , tom. X, pa-
gin. 121 3.
Petrus Franciscus de Beauveau du Rivau.... Sarla-
tensis episcopus nominatur i5 augusti 1688... Gene-
ralis diœcesis yicarius à capitulo instituitur, ac sub hoc
et episcopi designati titulo pluribus annis hanc eccle-
H58
NOTES.
siam administravit.... Taudem, sedatis Roinam inter
et Galliam simultatibus , et bullis obtentis , inaugura-
tur.... anno 1698, mense januarii. Ibid. , tom. II,
pagin. i53o.
Claudius de Saint-Georges , cleri gallicani agens
generalis, designatus fuit, i^ Matisconensis episcopus
anno 1682 , 2° Claromontensis anno 1684, 3** Turo-
nensis archiepiscopus , quam ecclesiam aliquandiù te-
nuit sed non consecratus , nec enim bullas à romano
pontifice potuit obtinere , quia tune inter illum ac re-
gem et clerum vigebant illa dissidia , quœ non nîsi
quibusdain post annis sedata sunt , et quorum pars ali-
qua fuerat dictus de Saint-Georges, prsedictâ agentis
cleri dignilate usus in comitiis anni 1682. Sed pace resti-
tutâ, à rege nominatus est , et consecratus Lugdunensis
archiepiscopus 28 novembris 1693. Ibid, , tom. IV ,
pagin. 196 et 197.
La France put donc , à l'époque de ses dernières con-
troverses avec Rome , recourir légitimement à ce même
mode d'administrer les églises durant la vacance des
sièges ëpiscopaux. Depuis lors, deux concordats ont
été signés entre Pie VII et Louis XVIII , et il n'y est
pas dit un seul mot qui ait trait à Padministration capi-
tulaire des évéques nommés. La même prétention a eu
lieu pour une église voisine de la nôtre , qui avoit par-
tagé ses destinées sous ce rapport. Ce silence est ici
d'autant plus remarquable , que la convention con-
clue , le 1 8 juin 1 82 7 , par Léon XII avec le roi des Pays-
Bas, rend aux chapitres le droit d'élection, que le
MOTBS. ^Sq
saintrsiége leur avoit ôté , et qu'il a e'té si long-temps à
reconnoître à l'empereur d'Allemagne, pour Venise et
pour Padoue. Et qu'on ne s'imagine pas qu'une telle
pre'térition n'ait été qu'un simple oubli de la part de
Rome. Voici en effet ce que porte expresse'ment le con-
cordat antérieur qui fut stipulé, le 5 juin 1817, entre
Pie VII et le roi de Bavière.
« Art. g. En considération de^ avantages que cette
K convention procure à la religion et aux établissements
« ecclésiastiques, sa sainteté concédera pour toujours à
H sa majesté le roi Maximilien Joseph, ainsi qu'à ses
« successeurs catholiques, par des lettres apostoliques
qui devront être expédiées aussitôt que la présente
convention aura été ratifiée , un induit pour nommer
aux archevêchés et aux évêchés vacants du royaume
de Bavière , des sujets aptes et idoines pourvus des
qualités requises par les saints canons. Sa sainteté
donnera ensuite , dans les formes accoutumées , l'ins-
titution canonique aux sujets qui en seront dignes.
Mais, avant de l'avoir obtenue , ils ne pourront , en
aucune manière ^ s'immiscer dans le régime ou dans
r administration des églises respectives auxquelles ils
auront été nommés, »
L'omission d'une part , et cette convention si expresse
de l'autre , semblent démontrer que l'Eglise gallicane
a été laissée par Pie VII dans la pacifique jouissance du
droit de discipline qu'Innocent XII lui avoit aussi re-
connu tacitement en 1692. Du moins , il est constant que
Rome s'est privée elle-même ^ par son propre fait, de la
:26o NOTES.
faculté d'élever à ce sujet des réclamations à ravenir ,
si des circonstances malheureuses rendoient encore ce
même mode d'administration nécessaire au clergé de
France.
50TLS. :26l
NOTE X* 31, p. 127.
On poarroit peut-être ne regarder le projet cpi'aToit
en le cardinal 3Iaiiry de faire rétablir la Sorbonne , que
comme on simple vœn qui n'anroit eu aucun commen-
cement d'exécution. Toici une note présentée par lui à
Napoléon. Je me flatte ({u*on la lira arec intérêt , à pré-
sent surtout qu'on songe à réaliser les anciennes Tues
du cardinal 3IaurT , mais sans avoir encore pu apla-
nir les difficultés qui alloient disparoStre devant la sa-
gesse de ses plans, à une époque où il avoit tant d'obs-
tacles à surmonter.
«4
« Siée y
« L'éducation ecclésiastique , seule garantie que puisse
avoir le gouvernement, de la doctrine du clei^é , est
encore si foible , si abr^ée et tellement incomplète ,
que l'Église gallicane est menacée de n'avoir bientôt
plus de défenseurs dignes de soutenir son ancienne
gloire.
« Très-peu d'hommes s'élèvent au-dessus des préju-
gés de leur première éducation. Il est donc du plus
grand intérêt de surveiller et de ranimer les grandes
études qui ont fait depuis le quatrième siècle jus-
:t62 NOTES.
« qu'à nos jours , du clergé de France , le plus éclairé
« et le plus illustre clergé de l'Europe. Nous possédons
« tous les livres que ces études savantes ont produits y
« et qui doivent les perpétuer ; nous en connoissons les
K traditions et les méthodes; nous avons parmi nous
« quelques hommes qui ont parcouru cette carrière
« avec gloire; mais, dans très-peu de temps, il ne res-
« tera plus aucun lien pour nous y rattacher , si la gé-
«c nération actuelle ne nous fournit incessamment des
« élèves dignes de transmettre ce dépôt à ceux qui
« viendront après nous.
« Pour atteindre ce but , je propose , avec la plus
« entière confiance, à votre majesté impériale et royale,
« le rétablissement d'une institution qui sera comptée
« parmi les monuments les plus mémorables de son
« règne.
« Il n'y a, sire, dans le plan que ]e médite depuis
fc plusieurs années , rien d'idéal, rien d'incertain, rien
« de systématique, rien même de dispendieux qui
« puisse en arrêter ou retarder l'exécution.
« Il s'agit simplement de rendre à la maison de
(i Sorbonne sa première destination, d'y rétablir le
« cours de la licence, comme je vais l'expliquer , et de
« faire de cette école plus nombreuse et plus florissante
«« qu'elle ne l'a jamais été, un séminaire national dans
tt lequel seront appelés , sans aucuns nouveaux frais ,
«t des élèves choisis dans tous les diocèses de l'empire.
u La maison de Sorbonne est actuellement occupée
u par neuf sculpteurs seulement qu'on peut loger aisé*
NOTES. 265
« ment ailleurs , et par une cinquantaine de petits lo-
« cataires dont le gouvernement n'est point chargé. Ce
u déplacement n'offre aucune opposition qui puisse
M balancer une si grande utilité.
M On appeloit en Sorbonne , cours de licence , un in-
« tervalle de deux années pendant lesquelles , à la suite
« des cinq ans destinés à l'étude de la philosophie et
«< de la théologie , tous les bacheliers étoient obligés de
<( soutenir , durant douze heures consécutives , trois
K thèses publiques, d'y assister tous successivement
« trois heures, d'y argumenter à leur tour, et même
u hors de rang, à l'ordre du syndic de la faculté, en
u présence des docteurs qui présidoient à ces exercices.
«( Cette arène théologique , dans laquelle les étudiants
u comparoissoient presque tous les jours de l'année ,
u étoit la véritable source des lumières qui ont assuré
M au clei^é françois une si noble prééminence dans
u toute l'Eglise catholique, où l'on ne connoissoit au-
«c cun établissement pareil , et où l'on ne s'en formoit
«( même aucune idée.
u Voici maintenant , sire , mes vues et mes moyens
«< pour pourvoir aux dépenses et à l'entretien d'un si
« grand établissement, que votre majesté regardera
« sans doute comme le plus solide boulevard qu'elle
H puisse opposer aux préjugés ultramontains , sans rien
u innover et sans lien hasarder, en assurant ainsi l'u-
« nité de l'enseignement et des principes théologiques
u dans tout son empire. Ce sera une pépinière inépui-
u sable pour donner des professeurs à tous les sémi-
204 NOTES. •
«( naires; une indication continuelle pour faire con-
« noitre au gouvernement tous les sujets propres aux
M places et aux dignite's de l'Église , et un moyen sûr
« d'ouvrir aux talents du jeune cierge' la voie et les
« manières les plus propres à les développer.
« i^ Les six professeurs de théologie.^ de la faculté
« de Paris donneront leurs leçons en Sorbonne , dans
« l'ancien local de leurs écoles où la chaire existe en-
« core. Ils sont salariés par le gouvernement. Ils ne
« coûteront par conséquent rien à la maison , et leurs
« leçons, indécemment solitaires aujourd'hui, auront
tt toujours un grand nombre d'écoliers.
« 2^ Le gouvernement paie des bourses gratuites
« dans tous les séminaires de l'empire. Rien de plus
« facile que de destiner au concours dans chaque dio-
« cèse, selon son étendue, un, deux et même trois élèves
« qui auront fait une année de théologie. Une pareille
<c école , qu'on pourroit réduire d'abord à un seul sujet
u par diocèse, n'occasionneroit aucune charge nou-
« velle , et devroit former une réunion d'étudiants de
(« la première force , ce qu'on n'a jamais pu voir dans
K l'ancien régime. Une bourse de 4^0 francs semble
M insufiisante pour la ville de Paris ; mais le produit
« des chaises étant porté au sixième , selon la fixation
« du décret impérial , me mettroit en état de paye»:
u 20 mille francs par an à ce séminaire national, indé^
« pendamment des secours ires-suffisants que je con--
»» tinuerai de fournir au petit séminaire, au séminaire
« diocésain et aux vieux prêtres infirmes.
>OTES. 2(55
« Or y dans la maison de Sorbonne où les professeurs
« ne coûteroient rien , en y ûxant l'e'cole de théologie
« de l'Université' , une somme annuelle et disponible
« de 20 mille francs suffiroit pour payer le supérieur ,
« les préfets des études , les salaires de tous les domes-
« tiques, etc. , le tout sous l'autorité du ministère des
M cultes, qui approuveroit le budjet des dépenses.
« L'intégrité de la bourse étant ainsi destinée à la nour-
« riture des élèves, sans aucune distraction, leur table
« seroit frugale , mais suffisante. Ces élèves resteroient
M pendant cinq ans à Paris, savoir : trois ans pour étu-
« dier la théologie , et deux ans pour faire leur licence.
<c II est rare , il est même sans exemple qu'aucun éta-
« blissement public commence avec de pareilles res-
« sources.
« L'église de la Sorbonne seroit infiniment utile dans
€t tout ce quartier populeux, qui n'a que les églises éloi-
« gnées de Saint-Sulpice , de Saint-Séverin , de Saint-
« Nicolas-du-Chardonnet et de Saint-Étienne-du-Mont.
u Loin d'être à charge à la maison , le culte lui seroit
« avantageux par le produit des chaises .
« Au reste , si cette maison de grandes études éprou-
i< voit des besoins supérieurs à ses ressources , ne seroit-
tt il pas convenable d'y faire contribuer l'Université ,
tt qui gagnera beaucoup à cet accroissement de la fa-
« culte de théologie?
tt La réputation de la Sorbonne est un héritage de
« gloire que le clergé françois doit recouvrer pour l'in-
« térêt même du gouvernement. C'est un monument
266 NOTES.
M histori({ue ; c'est la première école de France , et Ton
« peut même dire de toute l'Eglise catholique pour la
« théologie; et cette école si recommaudable seroit
« anéantie y si l'on différoit plus long -temps de la ré-
« tablir.
« Rien n'est plus digne, sire, de votre majesté, que
4% d'ajouter cette nouvelle et nécessaire restauration à
M toutes celles dont sa haute sagesse ne cesse d'enrichir
« la France. J'ose me flatter qu'elle daignera voir dans
« la proposition que je soumets à ses lumières un nou-
« vel hommage de mon fidèle dévouement, de mon
« zèle pour sa gloire et de ma sollicitude pour le bien
« de la religion.
« a8 novembre 18 1 3. »
NOTES. 267
NOTE N« 32, p. i3o.
Le cardinal Maury m'adressa , la veille même de son
départ de Paris , une lettre dont je vais transcrire quel-
ques passages qui feront connoiti'e la bonté de son cœur
et sa situation morale.
« "Nous reçûmes hier , me dit-il , ta lettre du 23 avril.
« Cette douce lecture soulagea nos cœurs de l'oppres-
M sion que nous causoit depuis deux mois ton silence
« forcé par l'interruption des postes. Dieu soit loué !
<c vous avez passé ce temps de crise à Casale, vous êtes
« en bonne santé, et de retour à Aome, où j'aime à
« croire qu'on te laissera tranquille. En tous cas , sauf
« à partager ton mauvais sort, je volerai à ton secours.
« Obligé de retourner dans mon diocèse , je pars sans
« faute demain matin ; et , si aucun obstacle ne m'ar-
me rête en route , je compte arriver sur ma montagne ,
« dans l'octave de la Fête-Dieu. Je mène avec moi mon
H frère de lait, M. d'Alissac de Valréas. C'est un hom-
« me d'esprit, d'un caractère doux et aimable. // me
« Jaut absolument un François pour causer et écrire. Je
« ne pouvois pas mieux choisir.
« Je vais me séparer, à mon très -grand regret, de
u nion frère. Ce sacrifice est celui qui me coûte le plus
u sans aucune comparaison. Je finis cet article pour ne
« pas trop m'afibibUr en m'atténdrissaut. Depuis un an ,
208 NOTES.
« j'ai souvent d'importunes ardeurs et fréquences d'u*
M rine. lyion frère a éprouvé les mêmes accidents au
M même âge que j'ai (i) : il s'en est délivré, je suis sa
u méthode, et j'en attends le même efiPet. C'est une
u grande^ inquiétude durant le cours de mon voyage ,
H que cette raison m'empêche de faire en poste... Je
«» ne me pr<^ose nullement dî aller à Rome, ^si je njr
« suis pas absolument contraint. Il est possible qu'on
•« m'attaque , et je me crois en état de me défendre vie--
« torieusement , si la raison me juge. Quoi qi^ il puisse
M en arriver, je ne suis nullement abattu , je me sens
u plein de résignation et de force. J'ai dicté une apo—
« logie à laquelle il est impossible de répondre , et qui
« sera bientôt imprimée. On est bien fort , quand on
•< est sûr de n*a\foir à rougir de rien; j'en suis là, Dieu
•c merci: tu peux y compter. Adieu, je vous embrasse
M tous les deux de tout mon cœur. » J'avois une de mes
sœurs avec moi en Italie.
n m'écrivit en route le 9 juin r « Me voici heureuse—
u ment arrivé à Bologne. Ma santé n'a point souffert,
u Je me trouve pour le moins aussi bien qu'au moment
u de mon départ, et j'espère que le repos me fera
« éprouver le bénéfice du voyage.
« Quelque désir que j'aie de te presser tendrement
« sur mon cœur, ainsi que la chère Modeste, je veux
. tt bien raisonner notre consolation mutuelle. Je ne veux
•c donc pas que nous nous séparions de sitôt après iine
*
(i) Le frère du cardinal Maury ëtoit ne en 17^3.
NOTES. 269
« séparation de huit ans et deux mois, espace très-
« considérable de la vie humaine. Attends pour venir
« mè joindre que tu sois entièrement libre. Je ne man-
•( querai ni d'occupations, ni de visites, pour remplir
« cette première quinzaine de solitude. Fais -moi donc
u le plaisir d'écouter ta raison plutôt que ton bon cœur.
« Je t'en dois et je t'en donne l'exemple. Nos jours de
tt réunion ne seront plus ensuite taillés si menus, et
M nous ne serons pas condamnés à les compter avec une
« triste parcimonie. 1
M Quoique je ne me propose nullement d'aller à Rome,
« je désire de savoir quand le pape y reviendra. . . Je ne
« sais rien de ce qui se passe à Paris depuis le 21 mai. ..
« J'ai composé et laissé un mémoire que je suppose im-
•c primé et publié. Le conseil de l'enfer ne le réfuteroit
« pas. J'en ai avec moi le brouillon. Adieu, mes deux
« chers enfans. Soj'ez tranquilles sur ma santé, sur
« mon courage d'esprit, sur ma tranquillité. Les coups
« if épingles me mettent aux champs, les coups de
« barre ne me font rien : c'est la vérité. Je vous em-
«< brasse de tout mon cœur, et je ne veux vous voir
« que dans le mois de juillet. C'est bien entendu. Bon-
« jour, bonjour. »
Ne sachant pas ce qui pouvoit arriver dans ces pre-
miers jours qui allotent être décisifs pour son sort , il
vouloit, à tout événement, se trouver d'abord seul, afin
de pouvoir conserver toute sa force. Il nous trompoit
ainsi en prétextant des afiPaires pour nous retenir à'
Rome ; mais il ne se faisoit point illusion.
270 NOTES.
Ce frère dont le cardinal Maury s'ëtoit séparé avec
tant de douleur, ne lui a survécu que peu de temps,
n a voit e'té , avant la révolution , curé de Saint -Brice
et prieur de Boves en Picardie. Il fut ensuite vicaire
général de Montéfiascone et de Paris. G'etoit un hom-
me d'une haute sagesse et d'une grande instruction.
Nous l'avons perdu le 8 décembre 1821. Après avoir
réuni toute la fortune du cardinal Maury à la sienne ,
il n'a laissé qu'un héritage de 249271 francs de rente
cinq pour cent consolidés; et encore les avoit-il acquis
à une époque où les effets publics étoient à un cours
très-peu élevé. Yoilà le fruit de cinquante années de
travaux.
NOTES. 271
NOTE N» 33, p. 134.
Plus pp. VI.
« Gravissimls de causis animuin nostrum moventi-
« bus, dilectum filium nostrum Joannem - Sifredum
« tituli sanctissimae Trînitatis in Monte Pincio sanctae
« Romanae Ecclesiœ presbyterum cardinalem Maury,
« episcopum Montis-Falisci et Corneti, ab omni pror-
« sus exercitio episcopalis jurisdictionis in prœfatas
M ecclesias et diaeceses, necnon ab administratione
u reddituum ac bonorum ad earum ecclesiaruin men-
« sam , vel mensas spectantium , motu proprio , et
« ex certâ scientiâ, ac maturâ deliberatione , deque
(( apostolicae potestatis plenitudiue, suspendimus. Ut
M autem diaecesium ipsarum regimini provisum sit, ye-
« nerabilem fratrem Bonaventuram, episcopum Cer-
« viensem , in praedictarum ecclesiarum administrato-
u rem apostolicum , eâdem auctoritate nostrâ deputa-
« mus , mandantes ei, ut à latere nostro sine uUâ morâ
« discedens ad prœfatas ecclesias se conférât , earum({ue
et regimen neçnon reddituum ac bonorum ad earum
« mensam, yel mensas pertinentium, administration
« nem plenè liberèque suscipiat; capitulo autem et
« canonicis , clero et populo utriusque diœcesis , auc-
« toritate pariter nostrâ precipimus atque mandamus.
272 NOTES.
M Ut pracdictum episcopum Cerviensemin apostolicum
u aduiinistratorem recipiant, eique in omnibus reve-
« rentiain ac plenain obedientiam exhibeant , constitu-
« tionibus et ordinationibus apostolicis , atque etiam
« in generalibus conciliis editis privilegiis sanctae Ro-
« inanae Ecclesise cardinalium , aliisque contrariis qui-
u buscumque , speciali etiam atque individuâ mentione
« dignis , non obstantibus.
« Datum Cesenae, die 3 maii 18 14» pontificatûs nos-
u tri anno i5. »
Foais. — Air illustrissimo e reverendissimo signore
signore padrone colendissimo
Monsignor Bonaventura Gazzola, vescovo di Cervia.
CESEXA.
INTUS. — Illustrissimo e rei^erendissimo signore pa--
drone colendissimo ,
Gesena, 3 maggio i8i4<
<c La santità di nostro signore essendo yenuta nella
« determinazione di sospendere il signor cardinal
« Maury dalF esercizio di ogni giurisdizione nelLe sue
M diocesi unité di Montefiascone e di Corne.to , e dall'
tt amministrazione délie rendite délia mensa yescovile
tt di esse due chiese , e di deputare aile medesime un
M amministratore apostolico nella persona di vostra
« sîgnoria illustrissima e reyerendissima , le compiego ,
NOTES. 27^
n d'ordinc pontiGcio , una scliedola sottoscritta di pu-
« gno di sua beatitudinc , colla quale vostva signoria
w illustrissiina viene aiitorizzata di assiinicro una talo
«( amministrazionc.
« Altro esemplare , egualniente sottoscritto dal santo
M padre , riinane compiegato in altra mia lettera d'uf-
« fîzio dirctta alV emincntissimo suddetto , che ella al
« medesimo présentera tosto che sarà giunta in Monle-
« fîascone , nel caso cLe vi si trovi già pervenuto il
« signor cardinale. Qualora poi non vi fosse, vostra
n signoria illustrissima procurera d'informarsi quando
« sia per giungervi , e dove siasi fermato , e in seguito
« spedisca al medesimo la lettera con sicura occasione,
« onde sia certa, che vengagli recapitata in proprie
« mani, e l'eminenza sua la riccva prima di giungere
« in diocesj.
« Neir uno e nelV altro caso inoltre vostra signoria
u illustrissima non tardi un momento, appena giunto
« in Monte fiascone , di dedurre a notizia dei vicarj
» generali délie due unité diocesi di Mon te fiasco ne c
« di Cometo le pontificie determinazioni , intimando
« loro di desistere al momento da ogni esercizio délia
«« giurisdizione vescovile ad essi delegata, e ne ronda
« altresi intesi i due rispettivi capitoli.
t( Si tiene sicura sua santità che tutti gl' individui ,
« tanto ecclesiastici , quanto secolari, compresi nelle
« suddette due diocesi, si sottometteranno senza esita-
«< zione veruna a queste pontificie determinazioni : in
« caso diverso , si farà dal santo padre proccdere con
]8
274 NOTES.
« tutto il rigorc contro cbi osasse porrc il minimo os~
u tacolo air esecuzione de' suoi ordini.
« E mente délia sua santità che ella si ponga indilata-
« mente in viaggio per recarsi a Montcfiasconc, e l'ac-
N compagna coU' apostolica sua bencdizione.
<c Eseguiti gU ordini pontifîcj , passo a rassegnarle
« i sentimenti délia rispettosa mia stima , coi quali mi
« protesto,
<( Di vostra signoria illustrissima c revendissima ,
« Divotissimo, obbligatissimo servi tore
« Franccsco arcivescovo d'Edessa ,
« Limosiniere di N. S. »
NOTES. 275
NOTE N" 34, p. i36.
Dans le bref du 5 novembre 1809 , il e'toit dit :
« Nous n'examinons pas ( et personne ne sait mieux
« que vous ce qui en est ) , si /e vicaire capilulaire élu
u avant vous, a donne' librement et de plein gré la
« démission de ses fonctions , et par conséquent si vo-
it tre élection a été libre, unanime et régulière. » En
Italie , dans la vacance des sièges épiscopaux , on ne
nomme jamais qu'un seul vicaire capitulaire, et sa
sainteté croyoit qu'il en étoit de même en France. Voici
quelle fut la réponse du cardinal Maury : « Je sais en
« effet parfaitement ce qu'il en est. J'atteste donc haii-
u tement tout le chapitre métropolitain , afin qu'il dé-
rt clare avec moi , qu'il n'y avoit pas seulement un
u vicaire capitulaire, mais qu'on en comptoit trois,
« outre deux surnuméraires , dans la métropole de Pa-
ie ris , lorsque j'en acceptai l'administration ; que je
« n'ai exigé aucune démission de ces messieurs; qu'ils
« ont tous continué ,d 'exercer librement leurs fonc-
« tions , en tout ce qui étoit compatible avec mon ad-
« ministration ; que je les ai tons conservés dans mon
« conseil; enfin qu'aucun d'eux n'a cédé aux menaces ,
u à la crainte, ou aux promesses, en me déférant cette
27O NOTI s.
« administration à mon insu. Si je ne dis pas la vérité ,
«c il est facile de me confondre (i). >»
A Paris, c'étoit un argument sans réplique. Le car-
dinal Maury e'toit en effet bien assuré d'avance qu'au-
cun des membres du chapitre n'c'lèvcroit contre lui la
moindre réclamation, et que leur silence confirmeroit
pleinement la ve'ritc de ses paroles. Il auroit même ici
pu mettre plus de force dans ses protestations ; car, bien
loin de se séparer de son administration, messieurs les
anciens vicaires capitulaircs lui pre'scntèrent leurs pou-
voirs, afîn qu'il voulût bien les sanctionner de son auto-
rité; en sorte qu'ils devinrent les délégués et les minis-
tres de sa propre juridiction. Le cardinal Maury disoit
donc avec vérité qu'il avoit d'abord voulu assurer sa
ùanniè're, sous les jr eux des témoins. Cette prévoyance
le priva probablement d'un grand triomphe , en aver-
tissantses adversaires de se tenir sur leurs gardes. Mais ,
ajoutoit-il , quand il vit qu'on alloit essayer de fatiguer
sa constance par d'interminables délais : L'honneur avant
tout ! telle est ma devise.
(i) Plus tard, un des grands vicaires, M. Tabbc d^Astroz, au-
jourd'hui évéque de Bayonne, fut arrêté, et il ne s^agissoit de
rien moins que de lui intenter une action criminelle. Le cardinal
Maury alla chez Pempereur, et lui dit, après les plus fortes re-
prësentations , que si on ensanglantoit la scène, il donneroit aus-
sitôt sa démission de rarchevéché de Paris. LVmpereur se laissa
flëchir, et M. Tabbë d^Astroz fut simplement détenu, par mesure
de haute }H>lice, dans une prison d^Klat.
NOTES. :277
NOTE N^ 35, p. 145.
HALLE STAi\ZE DEL QUIRINALE.
a a5 marzo i8i(>.
« 11 cardinal segielario di stalo, nell' udienzadi questa
« lualtiua , lia presentato alla santità di uostro signore
« il foglio di vostra cminenza in data di jeri , con cui .
« dimctte ncUe uiaui délia sua santità il vescovato di
u Monte fiascone e Gorneto , pregandola di accettare
questa sua dimissione.
(1 II santo padrc ha ordinato al sottoscritto di signifi-
care a vostra eminenza che lia accettato la di lei rinun-
zia , e di parteciparle al tempo stesso , clie per provve-
deie alla décente di lei sussistenza, le ha fissato suUa
te cassa camerale l'annuo assegnamento di quattro mila
u scudi romani, da incominciare dallo scorso gcnnaro ,
H e libero da qualunque peso e carico per il tempo pre-
« sente e futuro.
« Avendo ancora il sottoscritto umiliato a sua sautità
« il desiderio di vostra eminenza di essere ai suoi piedi,
u il santo padre ha risposto che la riceverà domani sera
«t a un' ora di notte.
« Il cardinal scrivente, nel porgerc a vostra emi-
•< nenza qucsti riscontri, le rinnuova isentimenti del suo
H
l<
((
(t
278 HOTES.
« profonde ossequio, con cui le bacia uinilissiinamenle
u le mani.
u Umilissimo y divotissimo
« Servitor vero
« E. card. Consalvi. »
 la cour de Rome , plus que partout ailleurs , l'éti-
quette est si bien réglée que , du grand au petit , rien
n'y est laissé à l'arbitraire , chacun sachant ce qu'il doit
rendre ou reces^oir, dans toute espèce de correspon-
dance. Ainsi les cardinaux qui ne baisent les pieds au
pape que le jour de son intronisation et de son couron-
nement , ne lui écrivent presque jamais sans lui dire :
Je baise avec une profonde humilité les très-saints pieds
je Totre sainteté, bacio con profonda wniltà i santissimi
piedi di vostra santitâ (i); de même qu'en s'écrivant
entre eux, quoiqu'ils ne se baisent pas mutuellement
le^' mains , ils emploient assez souvent cette finale ,
hàcio umilissimamente te mani (2). Dans le billet du
se(irétaire d'État il est dit : le désir qu'a votre éminence
d'être à ses pieds , il desiderio di vostra eminenza di
essere ai suoi piedi. On n'attribuera donc pas à ces ex-
pressions banales une importance qu'elles n'ont pas,
et qu'on ne sauroit même leur supposer, puisque la
{i)Titolario per un nuovo eminentissimo cardinale. Formulaire
pour un'nouveau cardinal.
(3) Ibid.
NOTES. 27g
démission de révêche de Montéûascone étoit déjà acep-
tée purement el simplement, sans clause ni condition
aucune; que le cardinal Maury étoit rentré dans tous ses
droits et privilèges, et que l'audience enfin étoit elle-mê-
me une faveur qu'il avoit soUicitée. En effet , nous avons
vu , par ime lettre de Pie YI , que les cardinaux ne vont
point chez le pape sans avoir obtenu l'agrément préa-
lable de sa sainteté. C'est une règle de convenance en
usage dans toutes les cours , et qui s'observe plus spé-
cialement encore à Rome , parce qu'on y a dû compren-
dre, sous un gouvernement électif, la nécessité d'établir,
d'abord après le conclave, une forte ligne de démar-
cation entre le nouveau souverain et ses anciens collè-^
gucs. Cette règle pourtant souffre une exception; mais
alors les membres du sacré collège sont tenus de se
présenter in cappa magna, avec le grand costume
qu'ils portent à la chapelle ; et c'est ce qu'ils se donnent
bien de garde de faire, pour éviter de déplaire , en usant
d'un privilège dont l'exercice seroit fort à charge aux
souverains pontifes.
J'ai dit qu'à Rome on attache la plus haute impor-
tance aux formalités de l'étiquette. Rien en effet n'y a
été omis pour en fixer les moindres détails avec des re-
cherches savantes , ou plutôt avec une dextérité si sin-
gulière, qu'on ne sauroit se former une idée de cette
politique si raffinée, à moins d'en avoir un exemple
sous les yeux. En voici un que je choisis à dessein, pour
ne pas commettre d'indiscrétion , dans le formulaire ,
// tiiolario, qui avoit été prescrit pour l'ancien d(^e de
28o NOTES.
Venise , avec lequel la congrégation du cérémonial n'a
plus rien à démêler présentement.
Jnscrizione. Serenissimo sig' mio colendissimo.
In corpo. Vostra serenità ( en toutes lettres d'abord , et
puis eu abréviation).
Chiusa. Bacio divotamente le mani.
Finale, Di vostra serenità.
Soscrizione. Divotissimo servitore (de la main de son
émincnce).
Direzione. Al serenis"** sig' mio colendis*"® il doge di
Vcnezia.
OBSERVATIONS.
On pourra écrire au doge sur du papier doré un peu
grand , non tantoper dimostrare allô stesso un maggior
respelto , quanto ancora per maggiore grandezza e no^
hilità di chiscrive, non pas tant pour lui montrer plus
de respect , que pour conserver encore plus la grandeur
et la noblesse de celui qui écrit. Il y a néanmoins des
cardinaux qui ne se servent pas de papier doré ; mais
on ne sauroit en donner le conseil.
Qu'on ait soin, dans le corps de la lettre, d'user de
quelques abréviations , en écrivant toujours le titre
comme on l'a fait ci -dessus. On pourroit aussi, sans
commettre de faute, écrire ^V'"*' ser^ en abrégé ; mais
le mieux sera d'abomlcr.
NOTES. 281
Dans le corps de la lettre, il faudra toujours faire
mention de la république en général ; à moins qu'on
n'écrive au doge en particulier, pour des affaires qui
le concernent uniquement ; car en lui accordant ces
distinctions honorifiques , on les décerne bien plus à la
république qu'au doge , qui ne réunit pas dans sa per-
sonne l'autorité souveraine dont il n'est que le simple
représentant. C'est une observation bien essentielle
qu'on avoit négligée jusqu'ici; et par là divers cardi»
naux, induits en erreur, ont compromis leur propre
dignité , ainsi que celle de la respectable assemblée qui
préside à ce glorieux gouvernement.
289. NOTF.S.
A .T-
NOTE N" 36, p. i52.
Le cardinal Baronius et le cardinal Tarugi , après
avoir été unis de la plus tendre amitié , furent enterrés
à Rome dans l'église de Santa - Maria in T^allicella,
qu'oa nomme vulgairement la chiesa nuova. Leurs
cercueils y sont placés dans un caveau près du maître-
autel. Pie YII désigna expressément ce lien pour la
sépulture du cardinal Maury. Baronius jouit de la plus
baute renommée. Tarugi est moins célèbre. Il fut fait
cardinal par Clément VIII en iSgô. Il étoit alors ar-
chevêque d'Avignon , et il avoit été général de la con-
grégation de Saint-Philippe de Né ri. Le cardinal d'Ossat
parle de lui avec beaucoup d'éloges dans ses lettres,
et Baronius l'appeloit un homme apostolique, compa-
rable aux anciens pères, Morcelli a donc pu dire que
deux grands hommes partagent avec Maury leur com-
mun tombeau, en imitant la noble hardiesse du Dante
qui a esé prendre lui-même sa place parmi les plus
grands poètes de l'antiquitc* (i).Mais, pour rendre cette
( I ) K piîi d^oDore aacora as-xai mi fenoo ,
, Ch* «^^i mi fecer délia loro nckiera;
Si ch' io fui Àe>lo tra culaulo seouo.
Ils m'ilODurèrent encore bien Javuntage, car ils m'admirent un
milieu d'eux , et je formai le sixième parmi ces grands génies.
(hj. Dante. L'Enfer, cha-* ^- ^
NOTES. 283
allusion encore plus frappante , voici Tépitaphe singu-
lièrement remarquable que fiaronius et Tarugi ont
également en commun , pour que rien ne pût diviser
ces deux amis , même après leur mort.
•
D. 0. M.
FRANCISCO. MARIAE. TAUftUSIO. POLITIANO.
ET.
CAESARI. BARONIO. SORANO.
EX. CONGREGATIONS. ORATORII. S. R. £. PRESB. GARD.
NE. CORPORA. DISJUNGERENTUR.UN. MORTE.
QUORUM. ANIMI. DIVINIS. VIRTUTIBUS. INSIGNES.
IN. VITA. CONJUNCTISSIMI. EUERANT.
EADEM. CONGREGATIO. UNUM. UTRIQ. MONUMENTUM. POSUIT.
TAURUSIUS. VIXIT. ANNOS. LXXXII. MENS. IX. DIES. XIV.
06IIT. m. IDUS. JUNII. MDGVIII.
BARONIUS. VIXIT. AN. LXIX. MENS. VIII. OBIIT.
PRIDIÈ. KAL. JULII. MDCVII.
A DIEU TRES-BON ET TRES-GRAND.
« La congrégation de Saint-Philippe de Néri a fait
ce ériger ce monument en commun à François Marie
« Tarugi de Montépulciano , et à César Baronius de
« Sora , tous deux membres de l'oratoire et cardinaux
« prêtres de la sainte Eglise romaine , pour que la mort
« ne séparât point les précjeux restes de ces hommes
« dont les cœurs , doués de vertus divines, avoienf été
2b4 NOTKS.
u si étroitement lies pendant leur vie. Tarugi vécut
« quatre-vingt-deux ans , neuf mois et quatorze jours.
« 11 de'céda le ii juin 1608. Baronius vécut soixante-
u neuf ans et huit mois. Il mourut le 3o juin 1607. »
^'OTEs. ^ :>85
NOTE N" 37, p. i52.
Ici , plus que jamais, j'ai besoin de mode'rer ma dou-
leur et ma trop juste indignation. Mais la re'serve que
je me suis imposée, ne me dispense point de payer la
dette de la reconnoissance. Voici la copie d'une lettre
que je fus force' d'adresser à M. le cardinal Consalvi,
le 16 mai 1817.
« J'avois de grandes obligations à votre e'minence;
« mais, après tout ce qu'elle vient de faire pour un an^
« cien ami , et après surtout qu'elle a fait de'cerner à
« ses précieux restes les honneurs qui lui ëlolent dus,
« jamais je ne pourrai assez lui exprimer ma recon-
« noissance. Puisque , à Rome même , on a eu la pensée
« de refuser à un cardinal jusqu'à une pierre , Vossa
« Torquati Tassi, qui indiquât le lieu de sa sépulture,
« je supplie votre e'minence de vouloir bien me faire
« accorder par le pape la grâce que j'ai déjà implorée :
« elle sera un nouveau témoignage des glorieux senti-
« ments de sa sainteté pour mon oncle. Son nom ne
« périra pas. La haine, la jalousie, ont un terme. Un
« jour on se rappellera les services rendus par lui à la
« religion et au trône ; et on saura que M. le cardinal
« Consalvi a daigné consoler les derniers instants de sa
« vie, après avoir toujours été son- ami. J'ai l'hon-
« neur, etc. »
y
286 iVOTËS.
Son dmincnce me dit que je pouvois être tranquille,
et qu'elle veilleroit à tout. Mais à Rome la plus simple
négociation y devient une affaire d'état, et il y faut un
siècle pour' arriver à un résultat quelconque. A ces
lenteurs ordinaires il se joignoit en outre des obstacles
particuliers que M. le cardinal Gonsalvi voulut d'abord
essayer de lever. Quand il vit que ses bons offices
étoient infructueux, il s'empressa de me faire savoir,
le 1 4 juin, par monseigneur Fornici, secrétaire de la con-
grégation du cérémonial, que sa sainteté avoit confirmé
ses dispositions souveraines pour la sépulture du car-
dinal Maury dans l'église de Santa-Maria inYallicella,
avec la faculté expresse d'y faire placer une pierre sé-
pulcrale ou un tombeau : Sua eminenza mi confermo
la sovrana disposizione , che fosse tumulato nella chiesa
di Santa-Maria, accordando per altro di mettere una
lapide, unpiccolo monitmento. Le corps^étoit resté tout
ce temps-là en dépôt dans une salle contiguë à la sa-
cristie de la chiesa nuova , où s'étoit tenue la chapelle
pontificale. Il fut enseveli le 19 du mois de juin.
Je songeai alors à faire élever un petit monument à
la mémoire de mon oncle. Mais le supérieur de l'église
représenta que les constitutions de Saint-Philippe de
Néri m'en faisoient une défense, à laquelle il n'a voit
jamais été dérogé , pas même pour M. le cardinal
Giraud , enterré dans une chapelle appartenante <^ sa
famille , et qu'il m'étoit seulement permis de placer
une inscription. Bene inteso che rimanga escluso il dfe-
posito , corne cosa espressamenie vieiata dalle costitU"
NOTF.S. 26j
zioni di San Filippo, citi ne tampoco si i^olle derogarc
pel cardinale Giraud, deposto nella cappella gentilizia
di suafamiglia, e che solo siapermesso difarporre una
lapide.
Forcé de renoncer à ina première idée, et de me
contenter d'une épitaphe , je m'adressai au célèbre
MorcelK de Brescia, en le priant de la faire la plus sim-
ple possible. Morcelli me servit au-delà de mes désirs.
En le remerciant de son extrême obligeance , je me
permis de lui soumettre humblement quelques obser-
vations , entre autres sur le sanctissimo , et je lui pro-
posai de substituer à ce mot Tépithète egregio , par
laquelle Pie VI avoit voulu désigner le cardinal Maury,
dans une allocution consistoriale , et qui plaisoit tant à
Marmontel , qu'il avoit écrit au bas du portrait de son
ami : Vm egregius. Verba PU VL
Morcelli me répondit que toutes les expressions lia-
norifîques dont il avoit fait usage , avoient été consa-
crées par Pie VI lui-même à la gloire du cardinal Mau-
ry ; et puis , pour le sanctissimo qu'il y avoit ajouté ,
il m'envoya une foule d'autorités qui démontroient
jusqu'à l'évidence, que cette épithète s'appliquoit , on
ne peut pas plus convenablement, à un évêquc. — Sain-
teté, titre honorifique desévêques. Glossaire de Carpen-
TiER. Sanctitas, titulus honorarius episcopontm. Glossa-
RiUM Carpentier, — T'ous les és^êques sont saints, mais ils
ne sont pas tous de saints évêques .Omnes namque sancii
episcopi, non tamen omnes episcopi sancti. Ducange, etc.
Je sentis la justesse de ces réponses , plus décisives
288 NOTES.
encore tic la part d'un liomnic si profondément verse
dans cette matière, que lui-même formoit autorité.
Ainsi donc, plein d'une juste confiance, je présentai à la
censure la minute telle (Jue je Tai rapportée. Le maître
du sacré palais apostolique me donna par écrit la per-
mission de la faire graver ou imprimer , à mon ckoix.
En vertu de cette autorisation , je commandai ensuite
la pierre sépulcrale , pour rendre le dernier devoir de
la piété filiale, en laissant ce souvenir à la mémoire du
cardinal Maury.
Voici , sans rien changer à l'épitaphe, ce que Mor-
celli consentoit à regret qu'on y eût ajouté , afin de
désigner le lieu de la naissance , l'église titulaire (i) ^^
l'endroit précis de la sépulture.
QL'IETI. ET. MEMORI^ï:.
JOAN. SIFRED. MAURY.
DOMO. VALREA. VENUSIN.
CARD. TIT. TRINITATE. AUGUSTA.
PONTIFICIS. FALISCODUN. ET. CORNETAN. ETC.
nUNC. PROPÈ. ALTARE. MAXIMUM.
MAGNl. VIRI. BARO.VIUS. ET. TARUGIUS.
TDMULI. SOCIUM. IIABENT.
«« Au repos et à la mémoire de Jean Sifrein Maury,
(i) Le pape assigne à tous les membres du sacre collège une
egHse où ils ont droit de juridiction , et qui s^appelle titulaire ,
parce que c^c'toit uniquement sous ce titre qu'ion les designoit au-
trefois. On disait ainsi : le cardinal de Saint-Marc , de Saint-
Goorgcfi , elc.
NOTES. 289
« né à Yabéas , dans le comtat Yénaissin , cardinal du
«c titre de la très^ainte Trinité au montPincius, évéque
tt de Montéfiascone et de Gornéto , etc.
«c Deux grands hommes , Baronius et Tarugi , par-
te tagent avec lui leur tombeau , qui est situé auprès du
«( maitre-auteL »
Le cercueil est placé entre ceux de Baronius et de
Tarugi.
FIN.
ï9